Amandine dans les brumes

Il a suffi qu’un livre lassé de son équilibre précaire, tombe un jour de l’armoire, pour faire éclore un souvenir également tapi sous des dizaines d’autres. Il s’agissait d’une biographie de l’écrivain et poète Blaise Cendrars, rédigée par son ami belge Albert T’Serstevens. L’apparition accidentelle de cet ouvrage publié en 1972 chez Denoël avait donc réveillé une anecdote. Y figurait incidemment la dernière lettre expédiée par Cendrars à l’auteur en mars 1958. À vrai dire il s’agissait davantage d’un petit mot à l’écriture malhabile et qui se terminait par ce minuscule post-scriptum: « Bonnes amitiés à Amandine ». C’est le point de départ de l’anecdote de ce jour.

Quelque part entre 2008 et 2010, je me trouvais en visite familiale dans une de ces maisons de retraite où végètent les laissés-pour-compte de la vieillesse. Un ce ces établissements cotés en Bourse qui prospèrent à l’aise sur le dos des personnes le plus souvent dépendantes. Le bâtiment qui nous intéresse se situait du côté de la Porte de Pantin. Il était équipé d’une salle commune où chacun, majoritairement des femmes, tuait le temps et l’oubli de soi. Les pensionnaires avaient peu de visiteurs et il n’était pas rare en conséquence, qu’ils interpellassent les gens de passage, même s’ils ne les connaissaient pas.

C’est ainsi que je fus invité d’un geste par une dame assise seule à une table ronde. De mémoire elle portait, bien qu’il fît chaud, un manteau qui avait dû être chic et elle tenait devant elle un sac à main qui était à l’évidence, l’ultime lien avec ce qu’avait été l’histoire de sa vie, soit un vestige de dignité habillé de cuir. Et dans un murmure à peine audible, elle m’avait raconté par bribes infimes, comme un très vieil écho, qu’elle avait eu l’occasion de voyager de Venise à Papeete, qu’elle avait publié au moins deux livres, qu’elle avait eu pour spécialité des illustrations érotiques et des illustrations de voyage, qu’elle s’était mariée à Tahiti avec (on y vient) Albert T’Serstevens. Et qu’enfin elle avait aussi connu Blaise Cendrars de même que le monde qui gravitait autour. Cendrars était mort en 1961, son compère Albert en 1974. Amandine Doré, de son vrai nom Odette Amandine Bonne, était née en 1912. Avant d’expirer en 2011, dans ce même lieu du 19e arrondissement Paris, elle était la dernière petite flamme, la veilleuse à bout de souffle de toute une époque brillante mêlant des noms fameux de la littérature et des arts.

Pour cette raison, je m’en veux encore de ne pas lui avoir consacré plus de temps mais il est vrai que je n’étais pas là pour elle. Cette anecdote n’est d’ailleurs pas sans me rappeler celle livrée un jour par Geneviève Dormann dans son livre « La gourmandise de Guillaume Apollinaire ». C’était son poète favori et, elle aussi, s’en voulait encore d’avoir longtemps côtoyé au Figaro Littéraire André Billy (par ailleurs ami de T’Serstevens) sans réaliser qu’il avait été le proche d’Apollinaire. Comme quoi il serait bon parfois de faire davantage attention à son environnement sauf que dans le cas de Geneviève Dormann, André Billy ne s’était pas spontanément présenté.

T’Serstevens (agence-Meurisse, Gallica)

Alors qu’Amandine, elle, m’avait fait signe, un signal si ténu que j’aurais pu ne pas l’entendre. Et elle aurait sûrement eu des choses à raconter tout comme l’a fait Albert T’Serstevens (ci-contre) dans sa biographie de Blaise Cendrars. Les deux hommes étaient donc amis. Lorsqu’ils allaient voir des films de Charlot au cinéma, c’était déjà le temps où Blaise Cendrars n’avait plus qu’un bras, l’autre était parti soufflé dans les tranchées de la guerre de quatorze. Dans les salles obscures, tout le monde applaudissait fort le célèbre acteur du cinéma muet. Sauf Blaise Cendrars, privé de cette possibilité. C’est alors que Albert T’Serstevens lui tendait une de ses mains afin que son ami pût faire claquer la sienne comme tout le monde, devant le génial Charlot. Jusqu’où peut aller l’amitié? Jusque-là.

Amandine Doré aurait pu me raconter tout ça et sûrement d’autres aspects inédits de son compagnonnage comme de sa carrière d’artiste. Mais il aurait fallu davantage savoir prêter l’oreille à cette petite femme fragile qui ne voulait quitter ni son manteau, ni le dernier rempart constitué de son sac à main. De surcroît, elle n’entendait pas bien. Cependant elle tentait quand même de parler à quelqu’un qui n’avait pas réalisé la valeur des avant-derniers mots, venant d’une personne proche de larguer pour de bon les amarres.

PHB

Albert T’Serstevens, « L’homme que fut Blaise Cendrars », Denoël, 1972

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Anecdotique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

7 réponses à Amandine dans les brumes

  1. ibanès jacques dit :

    Émotion! Il y a bien des années, j’avais caressé l’espoir de rendre visite à Amandine Doré à l’occasion d’un déplacement à Paris. Je l’imaginais dans son appartement de l’Ile de la Cité, entourée de ses souvenirs de voyage et de la présence sans doute fort prégnante par-delà la mort, de son cher écrivain-voyageur et non dans une maison de retraite…
    Amandine dont on peut voir de nombreux croquis entre autres dans « Tahiti et sa couronne » où elle est également photographiée, a écrit un joli livre de souvenirs : « L’homme au T majuscule » ouvrage épuisé, mais que vous pourrez sans doute trouver en fouinant comme vous savez si bien le faire, cher Philippe.

  2. Gerare Goutierre dit :

    Belle rencontre et émouvante histoire…

  3. Cher Philippe,

    j’admire beaucoup votre humanité. Car je suis allée rendre visite à un proche ami de la famille pendant deux ans, dans un Ephad ultra neuf situé dans le quinzième arrondissement dans une zone entièrement refaite dépourvue de toute âme, et franchement, c’était pour moi une épreuve. Notre ami Pierre vient de mourir (heureusement pour lui), mais je garde encore l’odeur spéciale, non pas d’hôpital, mais de vieillesse et de mort, qui me saisissait en franchissant la porte infranchissable de l’intérieur sans code spécial… Je me dépêchais d’aller vers la chambre de Pierre, de plus en plus paralysé par la maladie de Parkinson. Je tâchais de ne pas regarder tous ces gens dans des fauteuils roulants, dont la seule vue de quelques secondes me hante encore. Je n’aurais pas eu le courage de les aborder comme vous avez fait avec Amandine, je ne pensais qu’à fuir après avoir tenté de distraire Pierre un moment. Alors bravo pour Amandine.

  4. BM Flourez dit :

    De ce récit terriblement juste, et dont la vérité touche d’autant plus quand on a parcouru de même les salles et couloirs de ces maisons, me revient ce passage d’une nouvelle de Borges dans laquelle il parlait d’un vieil homme, le dernier d’un peuple ancien dont il était le dernier à connaitre la langue. Avec sa mort, le monde perdait une langue et l’univers qu’elle contenait.
    Sans doute est-ce vrai, d’une certaine façon, de chacun d’entre nous. Comme le proverbe : quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brule (ou disparait). Alors en nous écoutant, même brièvement, et en écrivant toujours et encore, pouvons nous espérer que les mots que nous nous passons se souviendront de nous.

  5. Lurois Anne dit :

    Quelle bonheur pour Amandine que vous ayez accepté de répondre à son appel. Au-delà du drame de se retrouver en Ephad, on est trop souvent dans ces lieux un résident parmi d’autres, au détriment de l’individu qui a encore des choses à partager. Pouvoir dire son histoire et trouver une oreille attentive, c’est une chance que beaucoup n’ont pas.
    Votre récit est bouleversant, à plusieurs niveaux. Merci de ce partage.

  6. Anne Lurois dit :

    Pardon pour ce « quelle » qu’un probable changement de tournure a laissé là sans raison !

  7. de FOS dit :

    Dire qu’on passe parfois trop vite à côté de telles pépites, merci Philippe !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *