Carré de jeunesse

Entre autres remèdes pour tromper l’angoisse, en attendant de savoir lundi qui aura le Goncourt, on peut toujours faire un saut en haut de la rue Ménilmontant, là où Jules et Edmond Goncourt passèrent une partie de leur jeunesse. Il reste un bout de l’édifice originel, de ce Pavillon Carré de Baudouin comme on l’appelle maintenant, avec ses colonnes ioniques ouvrant sur un petit jardin. Le lieu est devenu un espace d’expérimentation culturelle où l’on vit il y a peu une assez exceptionnelle exposition relative au photographe Willy Ronis. Et c’est donc là que jouèrent un temps les deux frères Goncourt, privés de leurs deux sœurs disparues prématurément. André Billy (décidément) avait écrit une biographie pondérale des deux garçons. Lui-même était membre de l’académie Goncourt.

Et justement sa très complète biographie parue en 1954 chez Flammarion s’attarde en quelques pages, sur ce qui était alors une belle maison de famille du village de Ménilmontant, surplombant Paris. Elle avait été achetée 28.000 livres dont une partie avec une rente viagère de 1200 livres, c’est dire si Billy avait le souci du détail. Il évoque un « parc enchanté » bien loin du petit square actuel. « Avant la Révolution écrit-il, la propriété comprenait, outre ce grand corps de bâtiment à deux étages où avaient été aménagés deux salons et une chapelle, des jardins d’agrément, des serres, des écuries pour vingt chevaux , des remises, des volières à faisans et à pigeons, des terrasses, une melonnière et de nombreuses dépendances ». Les années passant, tout ce patrimoine a bien rétréci.

Edmond a également pris la plume pour raconter ces temps heureux gravitant autour de 1836. Il se souvenait notamment « d’un goûter de framboises », de « trois femmes habillées de jolies robes de mousseline » (dont sa mère et sa tante), avec lesquelles il gagnait le boulevard Beaumarchais ou Saint-Antoine là où elles achetaient des objets de décoration. Difficile de se figurer tout cela dans le Paris d’aujourd’hui et même dans cette maison devenue lieu culturel, hormis un vieil escalier dont l’élégant dessin trahit une certaine authenticité.

D’autant que jusqu’au 21 décembre s’y déroule une exposition parfaitement contemporaine intitulée « Le silence du mouvement », une « expérience sensorielle privilégiant la lenteur et le silence au brouhaha et à l’agression ». Une façon de dire qu’il vaut mieux ralentir le pas face à la série d’œuvres pour le moins spatiales et épurées qui nous sont présentées.

Deux retiennent particulièrement l’attention dans la mesure ou le concours du visiteur est sollicité. Ainsi, Justin Fiske a suspendu au plafond des cailloux à l’aide de ficelles quasiment invisibles, lesquelles laisseraient presque croire que les pierres effectuent un vol statique. Deux petits leviers sur le côté permettent de modifier leur hauteur, renforçant encore l’illusion cosmique

Mais c’est bien la germano-polonaise Karina Smigla-Bobinski, avec une idée qu’elle exploite depuis 2011, qui crée l’événement. Son œuvre, débutée le 17 septembre, est toujours en cours et pour cause. Dans une pièce blanche et vierge, elle a placé un grand ballon baptisé Ada en référence à Ada Lovelace (1815-1852), fille de Lord Byron et surtout pionnière de la science informatique en ayant compris avant l’heure la notion de programmation. Le 17 septembre, la grande pièce du pavillon, au premier étage, était donc vierge. Mais l’artiste avait muni son ballon flottant de bâtonnets de charbon.

Depuis plus d’un mois maintenant, tout un chacun manipule le ballon de façon à ce qu’il aille heurter les parois du mur, créant ainsi un entrelacs de traits noirs dans la même veine qu’un Jackson Pollock. Son travail est à la fois cinétique nous dit-on, et interactif. Mais on avait bien compris. L’idée de Karina Smigla-Bobinski est de faire de chaque visiteur un programmeur et de Ada un exécuteur, avec une part notable réservée au hasard des conjonctions. Pour le Goncourt c’est peut-être pareil d’ailleurs. Si ça se trouve, dans le secret des délibérations, le nom du finaliste résultera peut-être d’un simple coup de dés au sortir d’un gobelet de peau.

PHB

Pavillon Carré de Baudouin

21 rue de Ménilmontant 75020 Paris (entrée libre) jusqu’au 21 décembre

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1 réponse à Carré de jeunesse

  1. anne chantal mantel dit :

    merci pour cette bonne idée de balade dans l’est parisien.
    Rassurons-nous, aucune angoisse avant de voir s’afficher l’heureuse ou l’heureux lauréat du prix Goncourt !

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