Jonas et Benjamin donnent de la voix

Que faire quand on est le plus grand, le plus intelligent et le plus beau des ténors incarnés dans un seul homme, et qu’à l’aube de la cinquantaine, on a pratiquement déjà tout enregistré, de Verdi à Wagner, sans oublier « Parla piu piano » de Nino Rota ? Jonas Kaufmann a trouvé la solution, en nous emportant sur les ailes de la valse viennoise.
Mais attention, ce n’est pas un pis-aller : ce Munichois professe un véritable amour pour l’opérette viennoise, et nous a déjà entraîné, il y a cinq ans, à Berlin, où régnait Franz Lehár dans les années 20 et 30. Et pour se conformer à la tradition, il entonnait « Je t’ai donné mon cœur » face à un micro, le péché suprême pour un ténor !
Je me souviens qu’il s’en excusait au début de son récital au Théâtre des Champs-Élysées en 2015. Mais vers la fin, agenouillé face à la salle en délire, il mettait le micro de côté, et nous régalait de quelques airs d’opéra à pleine voix.
Nous voilà cette fois à Vienne, qui renvoie le Munichois à ses week-ends et vacances passés au Tyrol chez ses grands-parents. Sa grand-mère fredonnait l’opérette, et lui en a donné la passion : « Je me souviens, quand j’étais étudiant et que je devais m’atteler à des tâches fastidieuses comme le ménage et l’aspirateur, il me suffisait de mettre le disque de « La Chauve-Souris » par Carlos Kleiber pour retrouver le sourire ».
Mais pour aborder ce répertoire, il lui a fallu saisir « le ton viennois » qu’il définit ainsi :
« Les courbettes et les propos d’antichambre qu’Hugo von Hofmannsthal a si bien décrit dans « Le Chevalier à la rose » et que l’on connaît d’innombrables films, cette affabilité qui peut virer aux jérémiades dès qu’on a le dos tourné. C’est un cliché, bien sûr, mais qu’on rencontre encore quotidiennement ».
Et il cite aussi ce dicton bien viennois : « La situation est désespérée mais pas grave ».

Mais quel effet peut donc nous faire à nous ce « ton viennois », dont le fil d’Ariane est la valse, surtout si nous ne parlons ni l’allemand ni l’autrichien ?
Il nous suffit de suivre Jonas dans son périple : durant les premiers airs, on le sent un peu crispé, comme s’il ne voulait surtout pas donner le sentiment d’un répertoire de second ordre au goût sucré. Mais dès la valse du 5 signée Johann Strauss, entonnée avec sa partenaire, la soprano Rachel Willis-Sorenson, le voilà emporté, et nous avec, par ce « Sang viennois ! Sang viennois ! Sève unique Pleine de force Pleine de feu ! ».
Et voilà que nous valsons avec Danilo et Hanna, les amoureux de « La veuve joyeuse » de Franz Lehár, et que surgissent les images de Maurice Chevalier et Jeanette MacDonald enlacés, se reflétant à l’infini dans les miroirs par la magie de Ernst Lubitsch.
Puis il ralentit le rythme de la valse, et sifflote en évoquant un petit café au gramophone et jeu d’échecs aimé des amoureux… Son timbre sombre et ses talents de diseur s’affirment de plus en plus de valse en valse. Il nous prévient gravement que « La vie prend plus qu’elle ne donne », puis nous entraîne, changeant de ton mais toujours valsant, dans une chanson à boire sarcastique, pour finir dans une pirouette où il s’amuse à nous lancer « La mort, ça doit être un Viennois Tout comme l’amour est une Française ».

Autre événement dans le monde du disque, le premier CD chez le prestigieux label DG (Deutsche Grammophon) de Benjamin Bernheim, le ténor français qui monte, qui monte, et construit pas à pas sa légende.
À commencer par le fait qu’il a littéralement « explosé » en deux ans.
Cet enfant choriste a « redécouvert » sa voix à 17 ans sous l’égide de son professeur du conservatoire de Lausanne, où il passe quatre années. Grâce à ce mentor, Gary Magby, il commence à se réconcilier avec son passé familial, des parents chanteurs qui ne perceront jamais. Raison pour laquelle il lui faudra longtemps pour accepter sa voix, tout simplement.
Le voilà en 2008 à l’Opéra de Zurich pour de tous petits rôles auprès de stars comme Jonas Kaufmann, Vittorio Grigolo ou Piotr Beczala, des habitués du Met.
Mais comment arriver à ces sommets ?

En sautant dans le vide.
En 2016, il fait des débuts remarqués des vrais connaisseurs à l’Opéra Garnier dans le modeste rôle du musicien Flamand du « Capriccio » de Richard Strauss, puis est engagé dans l’écurie de la fameuse agence londonienne Askonas Holt.
Et là, tout s’emballe.
Il accepte de repasser des auditions à New York ou Paris, et prend des risques en interprétant des rôles majeurs sur des scènes où les grands noms sont privilégiés et les distributions faites trois ou quatre ans à l’avance. Comme à Paris, Londres, Vienne, Milan ou Chicago dans Rodolfo (« La Bohême »), Des Grieux (« Manon ») Alfredo (« La Traviata ») ou « Faust» de Gounod.
Cela dit, il faut que la voix et les nerfs suivent !

Or c’est tout simplement la consécration : le voilà salué par le Chicago Tribune comme « le grand ténor lyrique français que le monde de l’opéra attendait », ainsi qu’il le proclame sur son site.
Autrement dit, on le considère déjà comme le nouvel Alagna.
Mais à son âge, soit 34 ans, notre Roberto national comptait déjà une dizaine d’années de scène derrière lui, ce qui explique que malgré son excellente technique, il n’ait pas pu terminer son « Don Carlo » lors de la première de l’opéra Bastille le 25 octobre dernier, problème qui à 56 ans lui arrive régulièrement depuis quelque temps. Car la voix, ce petit muscle à deux cordes qui requiert une ascèse constante, ne vous fait aucun cadeau.
Sur le plan de l’épanouissement, notre Benjamin se rapprocherait plutôt de Jonas, dont l’éclosion se situe comme la sienne vers 35 ans.

Alors, s’agit-il du nouvel Alagna que le monde attendait ?
Chacun peut s’en faire une idée grâce à ce premier récital tout juste paru chez DG, véritable carte de visite par laquelle il déploie toutes les facettes de sa voix de ténor lyrique romantique.
La photo de couverture nous ayant convaincu du charme de son physique, écoutons et fermons les yeux.
Mêlant pèle mêle tubes français ou italiens, Massenet aussi bien que Donizetti puis Gounod ou Verdi, Benjamin impose d’emblée son timbre velouté et caressant, homogène, lumineux et brillant, et un grand art de la diction qui fait les ténors stars (comme l’ont si bien compris Jonas, ténor lirico spinto au timbre de bronze, ou Roberto le fils d’immigrés siciliens au français si naturel et élégant). Aigus triomphants, pianissimi charmeurs, élégance et raffinement extrêmes, puissance d’évocation, voilà un parfait interprète du répertoire français.
Il faut courir le voir et l’entendre dans « Manon » et « La Bohême » l’an prochain à l’opéra Bastille.

Lise Bloch-Morhange

Série Les Grandes voix 2019-2020
Récital Jonas Kaufmann, Théâtre des Champs-Elysées, 20 janvier 2020
https : //www.theatredeschampselysees.fr/

Airs d’opéra, Jonas Kaufmann avec Clémentine Margaine, Philharmonie de Paris, 6 juin 2020 https://philharmoniedeparis.fr/fr

« La Walkyrie », Wagner, Jonas Kauffmann, Opéra Bastille, 5 au 27 mai 2020, Opéra Bastille https://www.operadeparis.fr/

« Manon », Massenet, Benjamin Bernheim, Opéra Bastille,
29 février au 10 avril 2020 https://www.operadeparis.fr/

« La Bohême », Puccini, Benjamin Bernheim, Opéra Bastille, 1 au 13 juillet, https://www.operadeparis.fr/

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