New York, côté jardins et côté tours

Plus tôt dans la matinée, un taxi jaune conduit par un chauffeur noir m’avait laissé dans Greenwich Village. Nous nous étions séparés pour la journée. Elle voulait aller au Met’. Avec la plus totale mauvaise foi, je lui avais dit que je n’étais pas venu ici pour me retrouver devant quelques caillasses égyptiennes ou à contempler je ne sais quelle toile impressionniste peinte à Auvers ou à Montmartre…

Je regardais le menu derrière la vitrine d’un restaurant violet qui occupait le rez-de-chaussée d’une maison rose. La bouffe qu’on y servait était, elle, plutôt verte, genre bio, genre brocolis, épinards ou je ne sais quoi. Je n’avais pas faim. Je descends la rue et m’arrête à un carrefour, plus loin, avec en perspective, l’Empire State Building.

J’arrive à Washington Square Park. Au détour d’une allée, un air à la Miles Davis que jouait un groupe de jazz m’invite à m’asseoir sur un banc. A côté, une mère et sa fille, la môme mange, sur ses genoux une salade McDo qui profite d’un moment d’inattention pour tenter de fuir, en se jetant feuille après feuille, par dessus bord.

En face, un mec est plongé dans l’enfer, «Hell», c’est le titre de son bouquin. Une femme passe, promenée par trois chiens, ils tournent et disparaissent au loin, la femme derrière aussi.

Quelle heure est-il ? Je reprends mon travelling.

Echec et mat, les deux joueurs lèvent la tête puis remettent leurs armées en ordre de bataille sur l’échiquier dessiné sur la table.

Miles Davis me poursuit.

J’ai envie des nuits de Manhattan.

Je reviens sur mes pas. «L’enfer» est parti. A une extrémité du parc se dresse un arc de triomphe et dessous une petite chorale inconnue ranime un public clairsemé. Je sors. C’est marrant, Broadway prend ses racines dans Wall Street ! Près des quais, sur les terrasses bondées des restaurants, les dollars gagnés ici fêtent les dollars perdus ailleurs.

Ground Zero. J’étais là, il y a douze ans, ou plus, allongé sur un banc à regarder les tours du World Trade Center dans toute leur puissance. Je me demandais alors si les Twins étaient belles. Impressionnantes à se casser le cou quand on les regarde, oui, mais belles ?

Je m’en rappelle, ma gamine était là. Elle courait après un encravaté, costard noir, baskets blanches. Elle voulait le prendre en photo justement à cause de ses pompes. C’est drôle, le mec devait porter des souliers noirs au travail, les pieds cachés sous son bureau, et le voilà qui se baladait au vu et au su de toute la ville, une horrible paire de chaussures de sports, éclatantes, aux pieds. Il s’était retourné. La fillette lui montra son appareil-photo puis ses pompes. «Cheese», elle l’a photographié. Très américain le mec.

J’ai à nouveau regardé la fuite des tours vers le ciel.

Qu’est devenu le type?

Aujourd’hui, c’est encore un chantier, le trou dans la fierté américaine se comble petit à petit. Où était le banc ?

Je retrouve Broadway. Sur les trottoirs, des lignes de bronze rappellent les noms de ceux qui ont triomphé un jour sous une pluie de papier, fêtes éphémères vite nettoyées par les éboueurs de l’aube…

J’ai rendez-vous à quelle heure ? Ma montre a au moins six heures de plus en réserve.

Je remonte vers Central Park. Le métro s’arrête dans un bruit de métro. Dedans, tout un peuple, en costumes sombres, en tailleurs stricts, en maillots de corps et tatouages hormonés, en chemisettes, en casquettes aussi, des noirs, des blancs, des asiatiques ou des latinos, il somnole ou baille à n’en plus finir. Le rêve américain est fatigué. Je m’assoie. Devant moi deux colosses blacks et une môme entre les deux, frêle, fragile. Je leur demande si je peux les photographier. Ca les fait marrer. Très américains les mecs.

Je regarde un prospectus vert que j’avais pris sur un comptoir. Il invitait les voyageurs à ne pas prendre les escalators dans le mauvais sens. Je rigole. Sur un de ces escaliers qui montent à ne plus finir, je me trouve nez à nez avec une femme qui dévale les marches à contresens, des sacs plein les mains. Derrière elle, sa fille, suant et soufflant au moins douze ans d’icecream, de hamburgers ou de Coca. Elle porte un bébé comme un paquet, il glissait entre ses bras, c’est tout juste si elle ne le retenait pas par le cou.

Je suis dehors. L’avenue est défoncée, un tuyau crache des volutes de vapeur. Les suspensions des taxis marquent le rythme, un énorme camion de pompiers joue en solo de son vibreur au son grave. Au loin, des sirènes l’accompagnent. New York fait une «jam».

J’essaie de retrouver les odeurs de la ville. Celles qui m’ont enveloppé quand le taxi qui vient de JFK m’a lâché devant l’hôtel. C’était le matin, à l’heure où les delicatessens grillent les baggles, brouillent les œufs et fripent le bacon. Ca m’avait pris le nez. J’ai oublié les odeurs de Paris.

Je rentre dans Central Park, l’été indien flamboie, coloré par des pinceaux d’érables, rouges ou jaunes, avec le ciel bleu comme toile de fond. Et là devant moi, des gratte-ciels émergent de derrière les arbres noirs, lumineux et orange comme le soleil couchant qui les éclaire.

Côté jardins, côté tours, et moi au milieu qui rêvait New York.

Un peu de New York la nuit en vidéo.

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3 réponses à New York, côté jardins et côté tours

  1. jmc dit :

    On aime beaucoup l’emploi du présent de l’indicatif. On y est, à New-York. Enfin, on rêve, comme l’auteur…

  2. Bruno Philip dit :

    Joli texte et jolie image là-haut

  3. de FOS dit :

    Merci d’offrir l’occasion de déambuler à nouveau (et par procuration) dans la flore et la faune de la grosse pomme…

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