Anecdotes à tous les étages

Le peintre Georges Braque a occupé un temps un atelier tout en haut de l’hôtel Roma, rue Caulaincourt  à Paris. Par un phénomène d’enchaînement, d’autres artistes de la  même veine moderne vinrent progressivement s’y installer afin de pratiquer le cubisme dans une ambiance favorable. Il semble que l’hôtel existe toujours mais que que sa direction a préféré, peut-être pour ne pas effrayer les touristes, garnir ses murs de réalisations impressionnistes. Mais dans ces glorieuses années où l’art moderne prenait son essor et devant la fréquentation de l’établissement qui attirait à lui les peintres en devenir, Georges Braque avait suggéré au patron de l’hôtel d’installer une « plaque émaillée » indiquant la mention « Cubistes à tous les étages. » Cette information amusante a été donnée par Guillaume Apollinaire dans un journal paru un 26 mai. Le seul défaut (mineur) d’un livre attachant élaboré par Pierre Caizergues en 1980, c’est qu’il mentionne rarement l’année de même que le support sur lequel il a été imprimé. Certains détails permettent cependant de deviner. Continuer la lecture

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Trois voix singulières

Il se pourrait que des gens ne connaissant rien à l’opéra se prennent de passion pour la diva que fut Victoria de Los Angeles, grâce au CD paru récemment dans la collection « Les Indispensables » (n°122) de la revue mensuelle Diapason.
Tout simplement parce que son art du chant était d’une somptueuse limpidité lui ayant assuré une des plus belles trajectoires parallèles à celle de la Callas, toutes deux étant nées en 1923. Mais alors que cette dernière se révélait autant tragédienne que chanteuse, sa consœur s’en tenait à une pure ligne de chant parvenant pourtant à révéler toute la richesse des héroïnes qu’elle servait. Touchant simplement et directement au cœur, comme elle disait. Continuer la lecture

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La poésie ne part pas en fumée

En ce temps-là, Lucky Luke avait toujours son mégot au bec. On n’avait pas encore enlevé sa pipe à monsieur Hulot ni au commissaire Maigret. Des émissions de télévision se déroulaient, aux heures de grands écoute, sous un épais nuage de fumée dont les volutes rendaient parfois les visage flous tout en exacerbant les discussions des invités. On pouvait, sans réservation, acheter un billet de train, se choisir une place et allumer une cigarette sans subir la réprobation générale.
Est-ce si lointain ? L’ensemble des trains de la SNCF a été déclaré « non fumeurs » en décembre 2004. En 2016, l’interdiction s’est élargie à tous les espaces publics, dont, naturellement, les gares (et aussi les bar-tabacs, ce qui semble pour le moins incongru). Depuis vingt ans, Air France, comme la totalité des compagnies aériennes, ne propose plus que des vols « non fumeurs ». Continuer la lecture

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Beckett, à son tour, attend

Coincé en quatre murs jaunis et un lino fatigué, Samuel Beckett s’interroge : est-ce la moitié ou seulement un quart de son cerveau qui fonctionne encore ? Il s’observe sans complaisance, lui, le nouveau « résident » d’une maison de retraite (on ne disait pas encore EHPAD en 1989), révolté silencieux et passif contre les horaires et les règlements intérieurs. Il ne s’apitoie pas. Il ne se plaint pas. Mais il boit du whiskey plus souvent qu’à son tour et se couche bien au-delà du couvre-feu en vigueur dans l’établissement pour tenter encore d’écrire, ne fût-ce que deux lignes par nuit. Surtout, il est sans indulgence à l’égard de son corps plus maigre que jamais, couvert d’une peau fripée et transparente, mal supporté par des jambes handicapées par un emphysème envahissant. L’auto-dérision est un sport comme les autres. La dérision aussi. La férocité parfois. Et Maylis Besserie, auteur d’un fascinant livre salué début mai par le Goncourt du Premier roman, prête à Samuel Beckett (1906-1989), le personnage principal et presque unique de son roman, toute cette énergie intellectuelle qu’il mobilise pour sauver la face des derniers mois de sa vie. Continuer la lecture

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A vous qui m’éditâtes

catalogue galerie Louise Leiris photo: PHB/LSDPIl y a des catalogues bien plus précieux que d’autres et ce n’est pas forcément le prix qui fait la différence. Celui-là a été imprimé en 1959 pour le compte de la galerie Louise Leiris. Il résume cinquante années d’édition de Daniel-Henry Kahnweiler (1884-1979), tout à la fois auteur, collectionneur et marchand d’art. Cet éblouissant fascicule rassemble d’extraordinaires signatures et de destins croisés. Poèmes de Picasso illustrés par lui-même, Michel Leiris accompagné de André Masson pour l’image, texte de Gertrude Stein avec la complicité graphique de Juan Gris, Erik Satie en compagnonnage avec Georges Braque, poèmes de Vlaminck ornés par ses propres bois gravés, André Malraux faisant de Fernand Léger son complice… sur moins de quarante pages, c’est un exceptionnel voyage dans l’art et la poésie moderne qui nous est proposé. Continuer la lecture

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Netflix se distingue

On sait que Netflix, multinationale yankee fondée en 1997, reine mondiale du streaming, dispose d’une puissance financière considérable, et que son catalogue de séries et de films est impressionnant. Mais comme on l’accuse de tuer le cinéma puisque les films qu’elle produit ne sortent pas en salles mais uniquement sur les petits écrans du monde entier, elle se préoccupe d’améliorer son image en finançant des films et séries de plus en plus exigeants.
Ainsi a-t-elle produit récemment deux films aussi différents que le dernier opus testamentaire de Martin Scorsese, « The Irishman » (1), trois heures 30 minutes  aussi bien que « Marriage Story », l’histoire d’un divorce vu par Noah Baumbach, intellectuel new-yorkais de cinquante-et-un an dans la lignée d’un Woody Allen. Autant dire deux personnalités et deux films aussi différents que possible. Continuer la lecture

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Poésie omnibus

On le nomme Paterson, il habite Paterson dans le New Jersey et sur le fronton du bus qu’il conduit tous les jours, il y a marqué Paterson. C’est ainsi que Jim Jarmusch ne pouvait faire autrement que titrer son film « Paterson » (2015), celui que Arte nous offre en rediffusion jusqu’au 7 juin. Et en plus l’acteur qui joue le chauffeur s’appelle Adam Driver. C’est le héros principal au côté de Golshifteh Farahani, la franco-iranienne qui n’a pas son pareil, la plupart du temps, pour flairer les bons coups cinématographiques. De toute la filmographie de Jarmusch, ce doit être le plus épuré, le plus minimaliste, il n’y pas pratiquement pas d’action, pas de dialogues qui font mouche et un suspense infime. Continuer la lecture

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Sur une mer « plate comme avec la main »

Ce ne pouvait être qu’un bel enterrement. En imaginant la journée du 10 janvier 1907 à Montbrison (Loire), lors des funérailles du poète Henry J.-M. Levet, Frédéric Vitoux suppose que la foule devait arborer des « têtes de circonstance ». Et il en profite pour préciser que la tête de circonstance est « la base même de la vie en société », une « affaire de politesse ». On aurait tendance à se moquer de ceux qui adaptent automatiquement leur visage à un contexte donné mais Frédéric Vitoux au contraire, estime qu’il faut féliciter ceux qui font de cet usage un geste d’urbanité.
En 2018, l’académicien s’est attaqué non sans bravoure, à retracer l’itinéraire de ce poète très mal connu qu’était Henry J.-M. Levet. Il a intitulé son récit « L’express de Bénarès », en allusion à un manuscrit disparu, pour peu qu’il ait vraiment existé. Continuer la lecture

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A la découverte d’un discret bijou de famille…

… et plus exactement de « La baie des anges », un film de Jacques Demy sorti au tout début des années soixante, que des circonstances récentes ont conduit à une heureuse exhumation. Ces dernières semaines, Netflix a semble-t-il pensé que son répertoire n’était pas tout à fait à la hauteur des captifs éclairés de la gentry française. La plate-forme américaine est donc allé puiser dans les tiroirs du cinéma français, avec notamment nombre de films de François Truffaut et aussi cette réalisation de Jacques Demy (1931-1990), sorte de discret bijou de famille du cinéma hexagonal. Continuer la lecture

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Folles de bouffe

Dans son livre de cuisine paru pour la première fois en 1954, Alice Babette Toklas livre sa recette de « Fondants au haschisch » qu’elle tenait elle-même d’une certaine Madame Barry. Et sa recette vaut moins par son contenu que par ses commentaires. Elle disait que la formule qui comprenait notamment des dattes dénoyautées, pouvait convenir aux dames d’un club de bridge et aussi bien aux membres ultra-conservatrices de la « Daughters of the American Revolution ». Elle mentionnait que l’ingestion de cette friandise pouvait conduire à de « grands éclats de rire, des rêves extatiques, une extension de la personnalité sur plusieurs niveaux simultanés ». Et concluait drôlement en affirmant que « presque tout ce que Sainte-Thérèse a fait, vous pouvez le faire encore mieux si vous acceptez de vous laisser aller à un évanouissement éveillé ». Alice Toklas ne se contentait pas de livrer des recettes, elle les contextualisait et les accompagnait d’anecdotes avec un humour givré. Continuer la lecture

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