La visite à Satie

Sur l’immeuble tout de jaune où vécut Erik Satie à Arcueil, il y a une plaque comportant des indications kilométriques. Elle informe que la voie n’est autre que la liaison Paris Bourg-la-Reine et que Paris se situe à 2,6 kilomètres. Quand on sait que faute d’argent, le musicien des « Gymnopédies » effectuait tous ses trajets vers la capitale à pied, cela donne idée des distances parcourues. En général il marchait avec son immuable costume fait d’un pardessus noir, d’une veste sombre, d’un pantalon étroit, faux-col, chapeau-melon et parapluie. En 1920, il fit même le trajet Paris-centre-Arcueil dans un smoking  que l’un des propriétaires du magasin Old England venait de lui offrir. L’une de ses biographes Suzanne Sens, raconte dans un livre qu’il s’était arrêté à chaque bistrot pour bien montrer « comme il était beau ». Après avoir vécu à Montmartre, Satie (1866-1925) s’était résolu en 1900 à quitter la butte pour habiter une banlieue modeste. Il avait déménagé seul emportant ses effets dans une voiture à bras. La richesse n’était pour lui qu’une vue de l’esprit, une abstraction. Continuer la lecture

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Dora, rampe de lancement mal connue de la conquête spatiale

Le 21 juillet 1969, l’amertume des anciens déportés du camp de Mittelbau-Dora devant l’exploit de l’homme marchant sur la lune fut bien réelle. Mittelbau-Dora était un camp souterrain d’extermination par le travail dans lequel les nazis fabriquaient, pendant la Seconde Guerre mondiale, les fusées V2 censées leur donner la victoire finale. Situé en Thuringe, ce camp a longtemps été passé sous silence dans l’histoire de la déportation. Et pour cause, son directeur scientifique, Wernher von Braun, l’inventeur des V2, c’est à dire de la fusée à propulsion liquide, avait été exfiltré par les Américains, dans les tous derniers jours de la guerre. Ceux-ci en avaient fait quelques années plus tard, le directeur du programme Apollo, qui envoya le premier homme sur la lune. Un ancien nazi à la tête d’un tel projet, tout cela n’était pas très présentable. Alors, Dora, fut pendant des décennies, présenté comme un simple camp de travail. Continuer la lecture

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Graals proustiens

Aucune proustienne, aucun proustolâtre de France et de Navarre ne peuvent ignorer la publication des «Soixante-quinze feuillets» par Gallimard le premier avril dernier. On connaissait par allusion l’existence de ces mythiques feuillets sur grand format (en fait 76 feuillets) censés constituer la genèse de «La recherche», on croyait savoir que Proust les avait écartés de ses écrits mais conservés toute sa vie, alors pourquoi n’avaient-ils pas rejoint la Bibliothèque nationale avec le reste des manuscrits en 1962 ? On les a découverts après la mort de l’éditeur Bernard de Fallois en 2018 parmi ses archives, enfin légués à la BNF, l’éditeur s’étant contenté d’y faire allusion dans sa préface au «Contre Sainte Beuve», publié à titre posthume en 1954. Continuer la lecture

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Le Magritte des « travaux imbéciles »

C’est sans doute un indice de sa popularité en Belgique. Ce ne sont ni des « Oscar » ni des « César » qui récompensent chaque année les meilleurs artistes belges de cinéma, mais des « Magritte ». La cérémonie existe depuis dix ans et la plupart des grands réalisateurs, acteurs ou techniciens belges se sont vus remettre ce trophée. La récompense, une sculpture du designer bruxellois Xavier Lust, est inspirée d’une affiche que Magritte avait réalisée pour un festival de cinéma en 1958.
Autre signe montrant que la Belgique célèbre comme il faut le peintre de «L’Empire des lumières» : trois lieux ouverts au public lui sont consacrés. Le plus important, le musée Magritte,  place royale à Bruxelles (on ne peut être mieux situé) présente plus de 230 œuvres et, en l’absence de covid, accueille une moyenne de 300.000 visiteurs chaque année. Continuer la lecture

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L’hospitalité urbi et orbi

Quelle est la taille du lit? La pression du pommeau de douche est-elle assez forte? L’immeuble est-il sécurisé? Quelle est la vitesse du wifi? Le gel douche est-il sans sulfates? Recevoir des hôtes très exigeants sous la tutelle de la célèbre enseigne Airbnb, revient très souvent à se compliquer la vie. Mais pas pour rien. Car justement, lorsque Nafissa Tiago tente l’expérience dans son appartement de la Porte de la Chapelle, c’est afin de compléter des revenus aléatoires qu’elle obtient de ses travaux scénaristiques. Avec « Faites comme chez vous, Chroniques Airbnb », Nafissa Tiago nous fait partager son expérience d’hôtesse prise entre deux feux, ses clients d’une part et ses correspondants Airbnb de l’autre. Ces chroniques sont le roman moderne de l’évolution urbi et orbi d’usages fort anciens mais révolutionnés par des algorithmes implacables. C’est bien écrit, instructif et suffisamment drôle pour ne jamais s’ennuyer. Continuer la lecture

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Digressions savantes sur la chimie en cuisine

Pour avoir, en 1980, raté un plat, faute d’avoir respecté la recette, Hervé This, étudiant en sciences exactes, s’engagea dans un domaine d’études particulier, les «précisions culinaires». Il s’agissait d’interpréter, en termes physico-chimiques, les sentences et aphorismes transmis, de façon empirique, de chef à apprenti (cf Bernard Loiseau « Trucs, astuces et tours de main Hachette » 1993) ou répétés de grand-mère à jeune fille au dessus des fourneaux. À partir du concept de «gastronomie moléculaire», développé dans sa thèse (1995), il poussera jusqu’à l’invention de préparations nouvelles, fondées sur la connaissance des propriétés des ingrédients et des instruments susceptibles d’intervenir dans leur transformation. En poussant le bouchon à l’extrême, il sera désormais possible de créer des aliments à partir de composés chimiquement purs. Exercice ou s’illustrera le célèbrissime Ferran Adria, « le Dali de la bouffitude», si l’on en croit Périco Legasse, dans son restaurant El Bulli, sur la Costa Brava. Continuer la lecture

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Caruso en 45 tours

Sur cette reproduction sonore de 1963, Enrico Caruso chante notamment « La donna è mobile », dont le texte est issu de l’opéra de Verdi, « Rigoletto ». Cela fait alors près de quarante ans que le ténor a disparu mais sa notoriété exceptionnelle court toujours. Même avec les moyens techniques de l’époque, l’enregistrement laisse percer la force vocale de l’artiste napolitain. Caruso chante que les femmes sont versatiles, légères, et qu’il ne faut pas se fier à la douceur de leur regard. De quoi se faire pendre haut et court si l’on se réfère à notre époque intraitable sur la question. Mais la musique qui accompagne le texte, d’une énergie phénoménale, gomme l’impair. Errico Caruso, dit Enrico, a expiré il y a cent ans, à l’âge de 48 ans. Et il est bien étonnant de constater l’absence de références biographiques à son sujet. Une grande librairie parisienne consultée, nous a répondu que « non, nous n’avons rien ». Même pas les travaux universitaires publiés à son sujet par un certain Jean-Paul Mouchon. C’est bien dommage. Continuer la lecture

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D’Annunzio, seigneur en exil

La préface, très nécessaire, se termine par un véritable plaidoyer : «Onorate l’altissimo poeta! On ne l’a vraiment pas assez fait en France où D’Annunzio a trop souvent été mal jugé ou même rejeté pour des raisons partisanes qui n’ont rien à voir avec la littérature et encore moins avec la poésie». Celui qui se fait ainsi l’apologiste de l’écrivain italien, c’est l’universitaire Jean-Paul Goujon, inlassable défricheur littéraire de terres vierges. S’il en avait besoin (ce qui est possible), le quasiment légendaire Gabriele D’Annunzio (1863-1938) se verrait en partie réhabilité avec la parution de ce texte peu connu, notamment… parce qu’il n’avait jusqu’alors jamais été traduit en français. En l’occurrence, c’est le préfacier lui-même qui nous offre la première version dans notre langue du «Prologue à la Vie de Cola di Rienzo» plus d’un siècle après les premières parutions en italien (1905, puis 1913). Continuer la lecture

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Les peintres femmes à travers les âges, un MOOC en attendant l’exposition

Si la période actuelle nous contraint malheureusement à une vie culturelle essentiellement “virtuelle” avec visites, conférences, découvertes de spectacles… par écran interposé, les MOOC (“Massive Open Online Courses”), ces sessions de formation en ligne le plus souvent gratuites et ouvertes à tous, ne datent pas du confinement. Mises en place, à l’origine, par les universités et les grandes écoles à l’attention de leurs étudiants, elles se sont généralisées ces dernières années et les institutions culturelles n’ont pas hésité à s’en emparer avec talent et inventivité. Il y a cinq ans, nous en faisions une première expérience ainsi que l’objet d’une chronique dans Les Soirées de Paris (1). Depuis, les sujets n’ont cessé de se multiplier (l’impressionnisme, Picasso, la photographie, la bande dessinée… pour n’en citer que quelques-uns), rendant ainsi l’histoire de l’art accessible à tous d’une manière tout aussi ludique qu’intelligente. Continuer la lecture

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Souvenirs de Vienne en flocons

Il était une fois, dans la capitale de l’Empire Austro-Hongrois, en 1900, un artisan, fabricant d’instruments médicaux, nommé Erwin Perzy. En ce temps là, les demeures étaient éclairées au gaz de ville, mais l’électricité faisait son apparition. Pour mieux concentrer la lumière des ampoules installées dans les blocs opératoires, Perzy tenta divers dispositifs, notamment des globes remplis d’eau, faisant office de loupe. Dans lesquels il introduisit des paillettes de mica, afin d’obtenir une luminosité plus importante. Mais cela n’entraînait qu’un bref scintillement, l’implacable loi de la gravitation faisant rapidement choir au fond les particules. Tenace, notre héros réitéra l’expérience en utilisant cette fois des grains de semoule. Lesquels s’imbibant lentement voletèrent comme neige tombant du ciel, avec un résultat meilleur. Fin de la première étape. Continuer la lecture

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