Ready shave

À force de se raser tous les matins et d’observer par ailleurs, un canapé en laine blanche s’assombrir sous les tombées de bouloches pleines de haine, quelqu’un s’est dit un jour que le même appareil pouvait sans doute les araser. Était-ce à l’origine une sorte de raclette manuelle ou un ustensile déjà électrique? La question est bien trop domestique pour mobiliser un historien de l’industrie. C’est un peu comme l’invention du ventilateur: entre l’esclave qui palmait son maître avec une feuille de bananier et celui qui s’inspira de l’inventeur (français) de l’hélice de marine afin, en la fixant au plafond, de la transformer en rafraîchisseur , les responsabilités sont multiples. Sans oublier le gars plus smart encore qui conçut la télécommande pour faire marcher le ventilo, au même titre que le robot tueur de peluches, véritable ready-shave fonctionnant sur ordre à partir d’une application. Fascinante ingéniosité humaine, au point que l’on s’y perd et qu’un conseiller commercial d’une grande enseigne, crut d’abord que le rasoir-tueur de parasites laineux (ci-dessus) était une chose destinée à gommer la plante des pieds. Au moins ne l’avait-il pas confondu avec un pistolet à impulsion électrique ou un micro pour chanteur de twist. Continuer la lecture

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Physionotraces pour mémoire

Comme dans le film « Amélie Poulain » où la protagoniste s’acharne à retrouver l’identité d’un tirage Photomaton, nous avons dû insister un peu pour connaître l’identité de la personne ci-contre. Première surprise, ce médaillon est un physionotrace. Un système qui juste avant la découverte de la photographie via Nicéphore Niepce (1765-1833) et même un peu pendant, a permis de portraiturer toute une série de personnes. Cela ressemblait aux prémices de la photo puisque pour ce faire, le sujet devait poser devant un genre de proto-objectif, sans verre mais avec viseur. Le tout se terminait sur une plaque de cuivre que l’on livrait au client. Celui-là, avec un niveau de certitude élevé, on peut penser qu’il s’agissait d’un certain de Fréminville. Un homme qui avait été trésorier de l’Hôtel des Invalides, de même que son neveu, avant la Révolution. Au verso du médaillon il est d’ailleurs marqué « Mon oncle Frémin… » la suite est partie avec un morceau de papier, d’où une légère incertitude. Continuer la lecture

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Le corbeau et la rose

Un soir de 1913, Guillaume Apollinaire étant assis avec son ami Fernand Fleuret « sous un buisson de fleurs », vit choir une rose dans sa coupe, « pareille à un passereau blessé ». Un voile de mélancolie passa sur le visage du premier qui porta le verre à ses lèvres et saisit doucement la main du second. Apollinaire n’avait alors que trente-trois ans, plus que cinq ans à vivre et il captait parfois de drôles de présages, de frais signaux lui indiquant que le temps pressait. Sur le sommaire du numéro 18 des Soirées de Paris daté de la même année, il y était tracé à la plume par son patron éditorial, le nom de Picasso mais aussi celui de ce Fernand Fleuret (1883-1945), dont on ne peut pas dire qu’il fut un jour connu comme le peintre. Il est l’un de ces compagnons de l’ombre qu’Apollinaire aimait côtoyer. Ce qui fait qu’en 1933, au sein d’un livre de portraits pour le moins éclectique, Fleuret écrivit quelques pages sur son ami, pas un rigoureux fil biographique non, mais des choses qui lui sortaient de la mémoire. Comme cette histoire de rose chue laquelle ne devait plus en finir de choir dans ses pensées tel un balancier perpétuel. Il nous y raconte les bistrots de Paris dans lesquels on pouvait, selon l’expérience de Guillaume, trouver le meilleur cépage aramon, le meilleur vin doux ou le meilleur raki de Constantinople. Continuer la lecture

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Nos temps additionnels

Il fut un temps où un écrivain avait prié l’un de ses lecteurs, de remercier « la dame du moment », pour avoir offert au dit lecteur, la plupart de ses romans. Et il avait ajouté de sa plume, avec une urbanité exquise, qu’il formait « des vœux pour la reconduction indéfinie de ce moment-là ». Le lecteur, la donatrice et l’écrivain, connurent alors à quelque temps d’intervalle, un état de grâce fugace. Cette notion de prolongement, de rabiot comme on disait à l’école ou à l’armée, accompagne la vie humaine sous bien des formes. Comme ces derniers jours avec la coupe du monde de football, événement dont le « temps additionnel », n’est pas le moindre des instants. Les joueurs se rendent-ils compte de la portée métaphysique de cette notion, au-delà de leurs gains déjà agrémentés de bonus substantiels? Le foot est l’un des rares domaines où le surcroît temporel a une signification bien réglementée. Quel délice n’est-ce pas, d’être autorisé à jouer au foot et de se voir octroyer ultérieurement un peu de joie supplémentaire. Continuer la lecture

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Les neuf saveurs de l’âme

Navarasa: et si l’Inde avait cartographié les émotions il y a deux mille ans? Colère. Amour. Peur. Compassion. Rire. Émerveillement. Dégoût. Courage. Paix. Neuf
mots. Neuf films. Une série disponible sur Netflix qui tient ensemble, comme un
collier de perles inattendues, toute la palette de l’être humain. « Navarasa: neuf émotions » n’est pas une série indienne comme les autres, elle est traversée par une idée si ancienne qu’elle donne le vertige. Il y a environ deux mille ans, quelque part dans le sous-continent indien, un sage du nom de Bharata Muni a couché sur feuilles de palmier la théorie esthétique la plus ambitieuse de l’histoire de l’art. Son traité, le Natya Shastra, est une encyclopédie du théâtre, de la danse et de la musique. Mais au cœur du texte, il y a une idée-clé, presque scandaleuse de simplicité: toute œuvre d’art n’existe que pour faire naître une émotion précise. Cette émotion, il l’appelle un rasa: mot sanskrit qui signifie du jus, sève, ou essence. Bharata Muni en identifie huit; une neuvième, la paix intérieure, sera ajoutée plus tard. Ce sont alors les navarasas, les neuf saveurs de l’âme. Continuer la lecture

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La valise était dans le scénario

Dans un « Papillon sur l’épaule », étrange film de Jacques Deray sorti en 1978, il y avait des histoires de valises et de mallette.  Avant de dire oui à sa participation, Lino Ventura, l’acteur central, a voulu comprendre de quoi il retournait. Sa vieille nature de Parmesan, son esprit cartésien, avaient besoin d’avoir les idées claires. Face au scénariste Jean-Claude Carrière et une histoire de somnambule pas facile à avaler, il s’est longtemps entêté. Jean-Claude Carrière (1931-2021) a fini par lui dire que « dans la valise », il y avait « le scénario ». Et Lino Ventura (1919-1987) a finalement pris le risque ainsi qu’il aimait le faire, comme le dit très bien son personnage d’ailleurs, dans « La bonne année » de Claude Lelouch. Il y est allé et le film est resté après coup, une référence dans le catalogue des films n’émargeant pas au registre normé des comédies ou des histoires de gangsters. Cette anecdote sur la valise a été racontée par Jean-Claude Carrière, aux deux auteurs d’une super BD sur l’acteur, laquelle vient de ressortir en édition poche chez Glénat. Continuer la lecture

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Mort d’un tabloïd

Méfiez-vous des Anglais. Ce sont des petits malins. Ils concoctent des séries télévisées puisées dans les mœurs de leur pays et n’hésitent pas à en exposer toute la complexité. Tel est le cas de la nouvelle minisérie visible sur Arte.tv, soit « The Hack: sur écoute » en français, « The Hack » tout court en anglais, soit « Le Piratage ». L’histoire qui nous est contée se déroule de 2002 à 2012, et met en cause des journalistes du « News of the World », journal à scandale dominant alors la vie anglaise, propriété du très puissant magnat Rupert Murdoch. Toutes sortes de personnalités sont tombées sous leurs griffes, ministres, députés, membres de la famille royale comme Lady Diana ou le prince William, acteurs comme Hugh Grant ou Jude Law. Il faut bien se figurer la puissance de nuisance de ces tabloïds d’Outre-Manche, qui peuvent non seulement pourrir la vie de leurs cibles, mais fleurter dangereusement avec la politique et la police. Depuis, nos milliardaires ont eux aussi fait main basse sur la presse et les médias. Continuer la lecture

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Deux portraits peints, deux regards

On ne peut pas dire à son sujet que la fiche de la National Gallery of Art de Washington soit ultra-renseignée. Le serait-elle que ce « Portrait de femme » réalisé par Rogier van der Weyden en 1460, conserverait encore une large part de son mystère. Par exemple la question de savoir si la beauté de la femme a été rehaussée voire davantage. Van Dongen bien plus tard, au 20e siècle le faisait bien pour s’attirer de nouvelles clientes, notamment en les affinant. Mais pour cette femme-là, il est meilleur d’en chérir le secret. Comme ce portrait existe en haute définition sur le site web de la National Gallery, il est en outre possible de zoomer, d’examiner tous les détails, la loupe étant fournie, sur chaque centimètre de cette toile toisant seulement 32 centimètres. Bien mieux que si nous nous trouvions dans un musée. Et il faut bien admettre que parfois, le visionnage sur écran est préférable pour le regard, sans instagrameur pour s’interposer ou de reflet gênant. On distingue sous la coiffe transparente ses cheveux blonds tirés vers l’arrière. La coiffe est sans doute normale pour un personnage que l’on a présumé noble, compte tenu de la qualité de ses habits. Ses mains croisées indiqueraient une attitude pieuse, en tout cas voulue comme telle. Continuer la lecture

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Concert choc à Notre-dame

La foule était nombreuse, sur le parvis de Notre-Dame, en cette douce fin d’après-midi du 16 juin, pour assister au Concert de musique sacrée du mardi. Une foule calme et festive, autochtones et étrangers mêlés. Tous aussi avides d’écouter les chants et l’orgue que de découvrir ou redécouvrir la cathédrale sauvée des flammes. Dès l’ouverture des portes à 20 heures, la foule se disperse rapidement à l’intérieur comme par magie. On prend place tranquillement. Des gens de tous les âges, y compris pas mal d’enfants, d’hommes en short ou de femmes en robe légère. Ambiance familiale. Il fait bon, ni chaud ni froid. Certains confrontent leurs souvenirs face à la nef et à ses piliers d’une blancheur laiteuse. « Tiens, elle me paraît plus petite que dans mon souvenir… ». Ou au contraire: « Quelle splendeur! Je ne l’imaginais pas aussi imposante! » Les enfants balancent leurs jambes sur leur chaise, visiblement peu impressionnés. On se sent bien dans cette atmosphère dense mais légère à l’abri des fureurs du monde. Continuer la lecture

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Cendres encyclopédiques

Dans la dernière partie du 18e siècle, l’Encyclopédie Diderot et d’Alembert, comptait déjà de nombreuses contrefaçons, à une époque où il était encore possible de s’essuyer les pieds sur les droits d’auteur. En 1770, comme le raconte en détail André Billy dans sa « Vie de Diderot » (Flammarion, 1932), il y eut des réimpressions sauvages, notamment à Genève, Lucques et Livourne, sans compter un supplément improvisé par le libraire Panckoucke sans l’autorisation de Diderot. Il avait fallu attendre la ratification d’une loi en date du 13 janvier 1791, à l’initiative de Beaumarchais, pour que vînt au jour le premier texte protecteur au monde sur ce sujet. Désormais on peut trouver cette encyclopédie en ligne. Elle n’était pas tout à fait la première en Europe mais, dans son genre, si. Un travail énorme ayant réuni les meilleurs savants, sur lesquels s’étaient abattues toutes les intimidations, censures, tentatives de censure, possibles. Presque trois siècles plus tard, les impressions encyclopédiques sont quasi-terminées. Tout est passé en ligne. Et il n’est pas rare de voir des encyclopédies abandonnées sur le trottoir ou cédées pour dix euros dans un vide-grenier. Continuer la lecture

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