Cinquantenaire de l’élection d’une particule

Ce 19 mai 1974, à 20 heures, seul devant son téléviseur, Valéry Giscard d’Estaing savourait son élection à la présidence de la République. Encore pour peu de temps ministre de l’Économie et des Finances du gouvernement Messmer, il occupait un appartement de fonction dans le pavillon Turgot du palais du Louvre. Sous les ors de ce décor Napoléon III, il se sentait assurément plus d’Estaing que Giscard. Et pour cela, grâces soient rendues à son père Edmond, qui avait su procurer un nom prestigieux à sa lignée. En quelques clics sur le mulot, il est possible de retracer cette belle aventure. Tout d’abord, un petit point de droit: selon l’article 61 du code civil, « toute personne qui justifie d’un intérêt légitime peut demander à changer de nom ». Ceci, par égard pour les dénommés Bitodeau, Connard, Zbyniewskipetrovitchi ou Landru, échappant ainsi aux quolibets. La disposition permet également de « relever un nom en voie d’extinction », c’est-à-dire de l’adopter pour l’empêcher de disparaître. Ce, par la validation du Conseil d’État. L’institution n’est pas très sourcilleuse quant à l’intérêt légitime. Elle dispense, en outre, de la nécessité d’un lien direct avec le patronyme espéré. Il est possible de remonter jusqu’à « un ascendant collatéral du demandeur au quatrième degré ». Sauf, bien sûr, opposition d’un tiers habilité. Continuer la lecture

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L’oublié de Prague

Ce n’était pas forcément une bonne idée. En tout cas, l’information et la requête qui l’accompagnait avaient tout du cadeau empoisonné. J’avais cru bon de signaler à mon ami, en partance pour un week-end à Prague, qu’il y trouverait une curiosité ignorée des milliers de touristes envahissant la ville. Je savais mon ami sensible à la poésie; cette curiosité n’était autre qu’un buste d’Apollinaire (photo) que les Praguois, très admiratifs, ont érigé dans leur ville il y a une douzaine d’années pour y commémorer la venue du poète en 1902. Ce séjour avait été à l’origine du célèbre conte « Le Passant de Prague », publié d’abord dans La Revue Blanche deux mois seulement après la visite, puis en 1910 dans « L’Hérésiarque & Compagnie ». On connaît les circonstances de ce voyage. Engagé comme précepteur de la fille d’une vicomtesse en Rhénanie, Guillaume, alors âgé de 21 ans, avait mis à profit ce séjour pour découvrir les régions avoisinantes.
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Les Possédés d’Illfurth ou la puissance salvatrice du théâtre

Le Munstrum Théâtre ne cesse d’avoir le vent en poupe. Et c’est bien normal, compte tenu du talent et de l’originalité de cette compagnie, déjà mentionnée dans Les Soirées de Paris (1). L’Académie des Molières ne s’y est pas trompée en lui décernant cette année deux récompenses, le Molière du Théâtre Public pour son spectacle “40° sous zéro” (d’après Copi) et celui de la Mise en scène dans un spectacle de Théâtre public pour son metteur en scène Louis Arène, co-fondateur, avec Lionel Lingelser, du Munstrum Théâtre. Pas moins de trois spectacles de la compagnie étaient cette saison à l’affiche du Théâtre du Rond-Point. “Les Possédés d’Illfurth”, le dernier en date, s’avère là encore une véritable claque artistique. Dans un solo époustouflant, Lionel Lingelser mêle le récit d’une légende à celui d’une fêlure plus intime, et livre un flamboyant hommage à l’art théâtral. Continuer la lecture

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L’esprit des jardins

« J’adore travailler dans des sites historiques parce que ce sont des intelligences de lieux. » disait le paysagiste Louis Benech. C’est bien d’intelligence des lieux dont il est ici question s’agissant de deux espaces verts de Seine Maritime gérés par le département: le jardin de l’abbaye de Saint Martin de Boscherville et le Parc de Clères situé à 30 km de là. Dans les deux cas l’intelligence des lieux a perduré par delà les siècles et le temps qui passe. Le temps des jardins est un temps long. Les moines bénédictins mauristes arrivent en 1659 à Saint Martin de Boscherville et commencent les plantations en 1680.
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La leçon de tango

Il est huissier. Il a l’habitude de grimper pesamment aux étages pour délivrer des injonctions. Et parfois, il est accompagné de la police, d’un serrurier et de déménageurs. Il a repris l’étude de son père. Dans une scène singulièrement étouffante, on voit Jean-Claude Delsard accueillir, avec sa collaboratrice,  un nouveau venu. Pour l’occasion on débouche le champagne, mais les mots ne viennent pas. Rien ne vient déclencher ce que l’on pourrait appeler un début de conversation. Et puis quand l’assistante ou clerc s’absente, on comprend avec le tutoiement soudain entre les deux hommes que le petit nouveau est le fils du premier. Et que la continuité de ce métier de chien, ingrat, peut-être bien payé, sera assurée. Personne ne rigole dans le bureau empli de dossiers et de tampons et rien qu’avec tout ça il serait bien difficile de bâtir une histoire, bien compliqué d’en faire un film. Et encore moins une poésie à moins que l’on ne trouve le moyen d’en détourner le sens. Mais l’auteur Stéphane Brizé, avec son film (2005) parfaitement titré « Je ne suis pas là pour être aimé », a réalisé ce tour de force. Grâce au tango et sa science spatiale du déplacement.
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Le génie de Pagnol sur un plateau

L’année 2024 marque le 50e anniversaire de la disparition de Marcel Pagnol. Décédé à Paris le 18 avril 1974, l’auteur de la Trilogie marseillaise était né le 28 février 1895 dans la ville d’Aubagne, “sous le Garlaban, couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers”(1).  Il avait connu son premier grand succès, au théâtre, avec “Topaze” (1928) et, jeune immortel de 52 ans, fut le premier cinéaste à être reçu sous la coupole. Car l’homme était à la fois écrivain, dramaturge, scénariste, réalisateur et producteur! L’un de ses chefs-d’œuvre cinématographiques, “Naïs” (1945), a fait l’objet d’une adaptation théâtrale, actuellement à l’affiche du Lucernaire. Portée par une jeune et talentueuse compagnie, cette pièce, jouée avec succès lors des deux dernières éditions du Festival d’Avignon, vient faire un tour dans la capitale.
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Tom is back

Tom Ripley est de retour. Rappelez-vous: en 1960, dans « Plein Soleil », un jeune meurtrier éblouit le monde par sa beauté fragile mais solaire. Il devait jouer le riche héritier américain assassiné, et il eut du mal à convaincre les producteurs et le metteur en scène René Clément de lui laisser le rôle du voyou. C’est ainsi que face à Maurice Ronet en riche yankee indolent et méprisant, Alain Delon devint une star à vingt-cinq ans. Et devint du même coup le premier d’une série d’acteurs se glissant dans la peau du séduisant meurtrier. Dont l’ex-hippy Dennis Hopper dans « L’ami américain » de Wim Wenders (1977), ou un Matt Damon manquant de séduction mais non d’efficacité dans « Le talentueux Monsieur Ripley » (1999) d’Anthony Minghella, calqué sur « Plein Soleil ». Le personnage du jeune et beau voyou meurtrier était sorti du cerveau ténébreux de la romancière américaine Patricia Highsmith, née à Fort Worth (Texas) en 1921.
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Fréhel comme le cap

Il y avait en ces temps-là, une grande démesure dans les soirées de Saint-Pétersbourg. C’était juste avant la Première Guerre mondiale. Dans ses peu nombreux souvenirs écrits, la chanteuse Fréhel qui se produisait sur la scène russe, s’était souvenue d’un grand homme de l’armée russe. Il venait voir sur scène une autre chanteuse, Germaine Fabiani. Il en avait fait son amante et cet homme « superbe de prestance et de force », ne supportait pas que les chefs d’orchestre pussent jouer autre chose que les textes interprétés par sa dulcinée. La violence qui exsudait de son visage, surtout lorsqu’il était ivre, invitait les chefs d’orchestre à s’incliner. Sauf un qui refusa. Et elle se souvenait encore de cet officier qui se leva alors dans un « uniforme de la garde, bleu avec un liseré rouge », elle revoyait l’éclair du sabre qui décapita d’un coup le récalcitrant devant le public interdit. Fréhel décrivait une ville tellement blasée des outrances, des drogues et des alcools qui circulaient en masse, qu’elle supposa que le chef des maîtres d’hôtel Nicolas Glass, s’était contenté de « faire figurer l’infortuné sur la note ». Marguerite Boulc’h dite Fréhel, n’avait pas encore trente ans et un itinéraire tout à fait hors normes. Continuer la lecture

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Le pouvoir parallèle des récits résistants

Il existe toujours un potentiel pour de petits actes de rébellion, une résistance dont les conséquences peuvent être considérables. En témoignent de nombreuses formes d’œuvres d’art, y compris les films. Exécuté avec une magnificence saisissante, « La Vie des autres » (Das Leben der Anderen) un film allemand écrit et réalisé par Florian Henckel von Donnersmarck, est une telle œuvre qu’elle sollicite aussi bien notre intellect que nos émotions, marquant ainsi un moment historique crucial. On y voit le Berlin de 1984. Le règne de la Stasi (service de police politique ndlr) étouffe toute velléité de liberté. Gerd Wiesler, capitaine zélé et rouage implacable du système, s’immisce dans la vie du dramaturge Georg Dreyman et de sa compagne, l’actrice Christa-Maria Sieland, pour les espionner. Mais au fil des écoutes clandestines, un murmure inattendu s’élève en lui-même, une mélodie de résistance qui ébranle les fondations de son endoctrinement. « La Vie des autres » (2006) est un film poignant qui explore les complexités morales et psychologiques des individus vivant sous un régime autoritaire. L’intervention de l’officier Wiesler, pour finalement soutenir la publication clandestine d’un article politiquement chargé, illustre le pouvoir transformateur de la conscience individuelle dans la lutte contre l’oppression collective à l’aide de l’art. Cette action révèle la capacité des êtres humains à transcender les limites imposées par les régimes autoritaires, une thématique toujours pertinente aujourd’hui. C’est l’histoire non pas d’une, mais de deux incarnations de la résistance qui sont à la fois artistiques et politiques. Continuer la lecture

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Comme par hasard

Finalement la coïncidence la plus facile à admettre est dans l’ordre de la géométrie. Si deux figures se superposent ou s’emboîtent en effet, on peut dire qu’elles coïncident. Elles atteignent même une forme de perfection telle que dans la vie de tous les jours, nous serions bien heureux d’en éprouver plus souvent. La seconde définition c’est lorsque deux événements se produisent en même temps. Vous pensez à votre mère et la voilà qui sonne à la porte avec, dans les bras, le clafoutis aux fraises dont vous songiez en secret. Et puis il y a ce qui se produit par hasard ou comme par hasard, vous souhaitez être tranquille et le casse-pied du quartier se présente à vous sur le même trottoir avec le sourire. En 1919, un biologiste autrichien, Paul Kammerer, avait théorisé par extension une quatrième option, dont il avait fait un livre intitulé « La loi des séries ». Une loi aussi importante que celle de Newton selon lui, dont elle serait ni plus ni moins que le complément. Un ouvrage décrié et pourtant décrit comme Einstein en personne comme « plein d’esprit » et « tout sauf absurde ». Et dont la traduction en français vient de paraître pour la première fois, pile au moment où les librairies ne l’attendaient pas. Continuer la lecture

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