Asinara (Sardaigne), l’impossibilité d’une île

J’avais à peine 6 ans quand mon grand frère a été gommé de ma vie. Depuis six mois, Luigi ne passait plus que très rarement voir mes parents. A chaque fois, cela finissait par une dispute. Mon frère parlait politique, mes parents parlaient raison. «On ne te reconnaît plus, tu as tellement changé. Ce sont tes mauvaises fréquentations de la fac qui t’ont tourné la tête». A quoi Luigi rétorquait : «Je suis adulte, je fréquente qui je veux et je sais ce que je fais». Quand mes parents ne répondaient pas à ses sollicitations, cela se terminait invariablement par un claquement de porte accompagné de mots rebelles : «Bourgeois de merde, gardez vos tunes pour vos petits plaisirs capitalistes !». Continuer la lecture

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Bye bye London

Certes, on s’y attendait depuis quatre ans à ce Brexit. On savait bien que deal ou pas deal, les britanniques avaient choisi de quitter le navire Europe pour voguer en solo sur les mers agitées de la mondialisation, persuadés que la liberté est à ce prix. Ils la paieront très cher cette liberté et viendra peut-être très vite le temps où ils regretteront de s’être fait berner.
Pour les amoureux inconditionnels de Londres dont je fais partie, ce n’est évidemment pas une bonne nouvelle. Même si envisager aujourd’hui une escapade londonienne relève du parcours du combattant pour cause de Covid, nul ne sait vraiment pour l’instant à quelle sauce sera mangé le voyageur européen post-Brexit quand la pandémie sera derrière nous. Continuer la lecture

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Divin divo et reine des reines

Jonas Kaufmann, le divin divo allemand, porte le lourd fardeau, depuis quelque vingt ans, d’un double sacre, celui du «plus grand et plus beau ténor du monde». On pourrait même lui accorder une triple couronne, «le plus grand, le plus beau, et le plus intelligent ténor du monde», faisant mentir l’ancien adage «con comme un ténor» par l’intelligence du choix de ses rôles comme de ses interprétations.
Après avoir découvert au conservatoire de Munich, vers 25 ans, comment transformer sa voix en «un jouet incassable», il a dû batailler pour se faire engager sur de grandes scènes, car on le trouvait un peu trop beau pour le prendre au sérieux. Et c’est la belle roumaine Angela Gheorghiu (alors partenaire de Roberto Alagna «à la ville comme à la scène») qui ayant repéré «his good looks», en fit une star internationale en l’imposant dans «La Traviata» au Met en 2006. Continuer la lecture

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L’Homme qui aimait les femmes : quel Homme ?

affiche l'homme qui aimait les femmesLe reconfinement a été l’occasion de ressortir et de reparler de films anciens, souvent mythiques, que l’on a toujours plaisir à regarder. Tel fut le cas de «L’Homme qui aimait les femmes» de Truffaut, sorti en 1977, avec Charles Denner dans le rôle de «l’Homme» et toute une kyrielle de jolies femmes dans le rôle des «femmes». La majuscule et les minuscules ne sont pas de moi mais bien dans le titre du film. Ainsi le film était présenté sur Arte le 21 octobre, Jérôme Garcin et son équipe du Masque en parlaient le dimanche 22 novembre, et Kathleen Evin y revenait en compagnie de Noémie Lvovsky, dans L’humeur vagabonde samedi 26 décembre, à l’occasion de la sortie par Arte d’un coffret de huit films de Truffaut. Continuer la lecture

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Le Louvre en mode polyphasé

Jean Vergnet-Ruiz pouvait bien écrire avec raison que la « Victoire de Samothrace » rayonnait « sous des feux changeants », dans un cadre « prodigieusement apte à la mettre en valeur ». Et ce n’était pas seulement parce qu’elle venait d’être installée tout en haut de l’escalier Daru, mais parce qu’elle bénéficiait pour la première fois d’un éclairage savant dû à l’électricité. Lorsque Henri Verne publie en 1937 « Le Louvre la nuit » avec la participation de Jean Vergnet-Ruiz, il met en valeur son propre travail de modernisation du musée du Louvre. Celui ayant consisté non seulement à y faire entrer l’électricité, mais aussi le téléphone, le chauffage et des moyens scientifiques d’étude des œuvres via un laboratoire qu’il crée en 1926. Nommé directeur des musées nationaux en 1925, c’est lui aussi qui tenta la première expérience d’ouvrir le Louvre la nuit en 1936 dans les galeries de la sculpture grecque et des grands monuments égyptiens, lesquels occupaient environ 10% de la surface totale. Continuer la lecture

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Looking for Miss Playden

L’événement avait été jugé suffisamment important pour que l’on décide de mettre l’article en première page. Le samedi 5 juillet 1947, la «une» du Figaro littéraire titrait sur trois colonnes : «Dans un ranch de Californie, une vieille dame apprend qu’elle a été l’héroïne amoureuse d’un grand poète français». L’auteur du papier s’appelle Robert Goffin. Cet avocat belge est une personnalité forte et atypique. Ami de Boris Vian et de Louis Armstrong, il s’intéresse au jazz autant qu’à la poésie, deux sujets sur lesquels il publiera nombre d’ouvrages. Il vénère Guillaume Apollinaire et il a près de 50 ans lorsqu’il décide de retrouver celle qui a inspiré ses plus beaux poèmes, en particulier « La Chanson du Mal-aimé » et « L’Émigrant de Landor Road ». Continuer la lecture

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Picasso et Eluard en toute adéquation

Paul Éluard calligraphiait avec soin les listes de ses achats d’art. Près de quatre cents œuvres seraient passées entre ses mains, dont celles de Dali, Giorgio de Chirico, Max Ernst et bien sûr Pablo Picasso. Comme il est bien établi que la poésie ne nourrit guère son homme, Éluard avait trouvé là de quoi arrondir substantiellement ses fins de mois, financer de quoi vivre avec élégance. Sans être un acteur majeur du marché de l’art, il était semble-t-il un acheteur avisé. De même qu’objectivement il a su valoriser l’étroite amitié avec Picasso, promouvant avec constance l’œuvre du peintre et jusqu’à intégrer son art dans ses propre publications. On peut dire sans insulter personne qu’il y avait entre les deux hommes, tout à la fois une forte proximité intellectuelle et une convergence d’intérêts bien compris. L’un assurait la promotion de l’autre et inversement. Et c’est cette amitié, durable jusqu’à la disparition du poète, qui fait l’objet d’une intéressante exposition au Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis. Continuer la lecture

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Du champagne dans la bottine

Même si la main est gantée, même si la bouche est masquée, nous sommes privés de baisemain. Non pas que nous le pratiquions, hormis quelques éléments d’élite de notre lectorat, mais le seul fait d’en être privé a rétabli un manque dans la panoplie des civilités. Sans aller jusqu’au baise-pied qui ne s’appliquait qu’aux papes, le baisemain relève tout de même, bien plus qu’un choc de coudes, d’un haut niveau de savoir-vivre. Mais les valeurs se sont inversées. Plus on tient ses distances en effet, mieux nous sommes perçus. Tout contact est désormais proscrit et il nous faudra du temps pour réapprendre les embrassades et autres manifestations d’affection ou de simple politesse. Continuer la lecture

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Beethoven plus jeune que jamais

Comment ça 250 ans ? Déjà ! Pas vraiment vu le temps passer et pourtant je suis bien né le 16 ou peut-être le 17 décembre 1770 (jour de mon baptême à l’église voisine de la Remigiuskirche), à Bonn au 515 de la Bonngasse. Aujourd’hui, si vous voulez venir me voir, c’est au n° 20, bâtiment du fond. La porte à deux battants est toujours là, de même que le petit jardin (ci-contre) et la pompe à eau. Les deux guerres qui ont ravagé au XXe siècle l’Europe et mon pays natal ne l’ont par chance presque pas endommagée. Ma maison natale est donc un des rares témoignages des maisons de mon époque à Bonn qui comptait alors 11.000 habitants. Rénovée et bien entretenue, elle est devenue aujourd’hui un musée dédié à ma vie et à mon œuvre, ce qui me réjouit. Continuer la lecture

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Robert Johnson, mythe absolu du blues

Tel est le plus grand mythe de l’histoire du blues : dans les années 1920, aux États-Unis, le jeune bluesman Robert Johnson (1911-1938) aurait rencontré le diable à un carrefour, et lui aurait vendu son âme en échange d’un fabuleux talent de guitariste, pacte faustien qui aurait entraîné sa mort à 27 ans. Ses dons et sa fin tragique ont perpétué le mythe, d’autant plus qu’on ne savait à peu près rien de lui.
Deux historiens Américains passionnés par la naissance du blues dans le Delta du Mississipi se sont consacrés aux mystères entourant R.J. depuis les années 60. Ils y ont consacré une grande partie de leur vie, décidant à un moment donné de publier un livre commun : après quelque soixante-dix ans de recherches, Bruce Conforth et Gayle Dean Wardlow ont publié l’an dernier «Up jumped the Devil The Real Life of Robert Johnson», traduit cette année au Castor Astral («Et le diable a surgi La vraie vie de Robert Johnson»).
Non pas par plaisir de détruire le mythe, mais pour rendre justice à leur idole, et tenter de cerner comment un petit joueur de blues du Mississipi Delta est devenu un génie musical, tout seul et probablement sans l’aide du diable. Continuer la lecture

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