Le grand trou noir de la poésie française

L’actualité fait parfois preuve d’une simultanéité porteuse de sens. Dans sa dernière livraison cette semaine, Le Figaro Littéraire publiait un dossier sur la disparition de la poésie française. Juste auparavant, une dépêche de l’AFP nous apprenait que le trou noir logé au cœur de la galaxie Messier 87 (M87), situé à des millions d’années-lumières du boulevard Saint-Germain et découvert en 2019, commençait à livrer des renseignements sur son activité. C’est peut-être par là qu’il faut chercher. Sachant en effet qu’un trou noir avale d’énormes quantités de matière avec le même manque de discernement qu’une autruche subsaharienne, on pourrait dire que la poésie française a été tout bonnement escamotée, au-delà de ce que les scientifiques appellent « l’horizon des événements », c’est à dire un genre de limite extrême avant le grand saut quantique. Continuer la lecture

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Accouchement littéraire aux forceps

Le 26 octobre 1938, en fin de journée, John Steinbeck peut enfin poser son stylo. Il vient d’achever sans aucun doute l’un des plus grands romans de tous les temps, « Les raisins de la colère ». Sa femme Carol a produit le tapuscrit en parallèle. La rédaction avait débuté en juin. Et non seulement dans ce court laps de temps il a produit un travail colossal mais il a, en parallèle, rédigé le journal de ce labeur. Ce 26 octobre pour ne rien arranger, il souffre d’une grippe intestinale, sans compter plusieurs gueules de bois cumulées. Et ses derniers mots sont: « J’espère que c’est bon. » Le prix Pulitzer, obtenu l’année suivante achèvera de dissiper ses doutes. Ce journal a été publié une première fois en 1989, traduit chez Seghers en 2019 et il vient de paraître en petit format dans la collection Pavillon Poche chez Robert Laffont. Continuer la lecture

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Que reste-t-il du Groupe des Six ?

Pour son centième anniversaire (c’est en 1920 qu’un journaliste inspiré les baptisa sous ce titre), le «Groupe des Six» n’a guère suscité de commémoration ou de rétrospective particulière. Voilà qui constitue une raison suffisante pour mettre en avant l’étude que lui a consacrée Pierre Brévignon dans un ouvrage paru chez Actes-Sud il y a quelques mois : «Une histoire des années folles» . Les Russes avaient leur Groupe des Cinq : au XIXe siècle, Balakirev, Rimski-Korsakov, Borodine, Moussorgski et César Cui revendiquaient le retour aux racines nationales, se référant essentiellement aux préceptes de Glinka. «Il ne peut y avoir de musique que nationale», dit en substance Rimski-Korsakov. En France, le «Groupe des Six», qui apparaît à la fin de la première guerre mondiale est loin d’être aussi structuré et homogène. Il faut faire appel à l’agitateur d’idées qu’était déjà Jean Cocteau, pour trouver à ces fortes personnalités une inspiration commune et un semblant d’unité. Ils s’appellent Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc, Germaine Tailleferre. Continuer la lecture

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Le fonds Cavaniol tout en haut de l’affiche

En soi et vu le contexte planétaire sur le sujet migratoire, cette vieille affiche de cinéma est déjà pleine d’intérêt. Parce que selon la revue Hommes & migrations, éditée par les services du beau palais de la Porte Dorée à Paris, le film « O Salto » est considéré comme le premier film sur l’immigration clandestine, en l’occurrence portugaise. Pour illustrer ce long métrage (1966) de Christian de Chalonge, la réalisation de l’affiche a été conçue en offset couleur. Et, selon la notice qui l’accompagne, par René Ferracci. Elle est l’une parmi 2000 autres qui vont constituer un fonds au sein du Musée de l’Histoire et de l’Immigration et peut-être même faire l’objet d’une exposition dès 2022. Le fonds s’intitulera le « fonds Cavaniol », du nom de son donateur. Une histoire démarrée il y a une vingtaine d’années… Continuer la lecture

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Une histoire d’Hamlet sur un carré de moquette grise

“Être ou ne pas être, telle est la question.” Cette réplique connue de tous, même des non-initiés, sans doute la plus célèbre du répertoire, qui ouvre l’un des monologues d’Hamlet (Acte III, scène 1), résonne d’une bien étrange manière en ces temps si particuliers. Méditation sur la vie et sur la mort, elle pourrait s’entendre aujourd’hui en ces termes : “Jouer ou ne pas jouer.” Alors, oui, jouer, malgré tout. Jouer devant un petit nombre de professionnels, en attendant un vrai public. Jouer pour exister. Quelques spectateurs clairsemés dans la salle, habituellement signe d’un spectacle mal aimé, reçoivent tel un cadeau inespéré cette représentation qui s’offre à eux. Donner et recevoir, telle est la relation fusionnelle qui unit un acteur à son public. Car si les acteurs ont besoin d’une écoute pour exister, le public, lui, a besoin qu’on lui raconte des histoires. La relation, vivante, est à double sens, comme en miroir, avec l’imaginaire en partage. Nous avons besoin les uns des autres pour exister. C’est un fait. À bon entendeur… Continuer la lecture

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MH370, le roman d’un mystère

À part la piste Benalla, on peut dire que Florence de Changy a à peu près tout exploré avant de se faire une conviction. Dans la réédition augmentée de son enquête qui vient de paraître, cette journaliste correspondante du Monde et de RFI a en effet passé au peigne fin toutes les hypothèses, de la plus simple aux plus mirobolantes. Son travail autour de la disparition en mars 2014 du Boeing 777 de la la Malaysia Airlines, se lit comme un roman, le roman de tous les mensonges. Selon elle, « lorsqu’il existe plusieurs explications possibles à un problème, celle qui exige le moins d’hypothèses nouvelles et qui cadre le mieux avec ce que l’on sait déjà de situations semblables est généralement la bonne ». Une idée écrit-elle, rejoignant le principe américain KISS (keep it simple stupid), lequel privilégie un scénario basé sur une bête catastrophe à bord mais d’une telle ampleur que l’appareil se serait volatilisé. Tout le reste ne serait, avec cette approche, qu’une somme de nœuds ineptes agrégés dans nos cerveaux fertiles. Continuer la lecture

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Le petit mot d’Irène

Si l’on en juge par l’examen minutieux de quelques traces, il est possible que cette photographie retrouvée soit de type polaroid. Les clichés de ce genre sortaient en effet à peine secs de la machine et les quelques étirements et bavures de gris que l’on discerne dans le fond en sont peut-être la preuve. Mais peu importe, c’est le sujet ou plutôt le double sujet qui compte puisqu’il s’agit au premier plan de l’artiste Irène Lagut et au second, du portrait qu’elle fit de Guillaume Apollinaire après l’hospitalisation de ce dernier pour blessure de guerre en 1916. Du portrait réalisé par Irène Lagut à cette époque, on connaît à peu près son itinéraire car il a été renseigné en 2006 lors d’une vente aux enchères chez Christie’s. De style disons indo-byzantin, il a notamment été exposé à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne dans le cadre de l’exposition « Apollinaire au feu » en 2005. Continuer la lecture

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Opéra par ci, classique par-là

Si le vinyle fait son grand retour depuis quelques années, le CD s’accroche en deuxième position, et le monde lyrique tout entier pousse des cris d’extase depuis la sortie du disque de notre baryton-Verdi national et international, le marseillais Ludovic Tézier. Rien d’anodin à ce qu’il ait attendu d’avoir 53 ans pour sortir son premier disque solo, lui qui aurait pu le faire depuis longtemps. Mais il se distingue depuis toujours par son respect absolu de son «instrument», comme on dit, par une intégrité quasi unique dans ce monde pressé et stressé. Une intégrité doublée d’une ascèse, car on ne triche pas avec la voix à l’opéra. Lors d’une interview récente dans Le Monde, le 26 février dernier, à propos de la sortie de ses œuvres lyriques complètes chez Warner-Classics, Natalie Dessay va jusqu’à parler d’une vie de «sacrifice», à laquelle elle a mis fin à 48 ans. L’opéra exige une vie de rigueur et d’ascèse, en tout cas, ce qui nous rend béats d’admiration devant ce premier CD Tézier. Bien sûr les barytons ont cet avantage sur les ténors de ne pas craindre comme eux le passage du temps souvent cruel pour le registre léger et aigu, comme le démontre Placido Domingo, brillamment reconverti au fil des ans de ténor à baryton, jouant les prolongations à près de 80 ans. Continuer la lecture

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L’exil sur un air de blues

Comme tous les théâtres de France, le Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette vit depuis maintenant plus d’un an en vase clos, à savoir sans public. Jonglant avec les périodes de confinement, déconfinement, couvre-feu, reconfinement, fermeture des lieux culturels…, il n’a cessé d’annuler, programmer, reprogrammer et annuler de nouveau ses spectacles. Un travail de titan, usant pour les nerfs. Si une parenthèse enchantée lui a permis d’assurer son début de saison (1), celle-ci fut, comme chacun sait, de fort courte durée. Obligé de se “réinventer” (autre terme actuel et insupportable dont nous nous passerions bien), bref, de faire contre mauvaise fortune bon cœur, il n’a pas cessé toute activité pour autant. Accueillir des compagnies en résidence, mettre le plateau à leur disposition pour répéter et créer leurs spectacles, organiser des représentations à l’attention des professionnels, tout cela dans le strict respect des contraintes sanitaires actuelles, semblait alors un moindre mal, un moyen tout du moins de préparer l’avenir. (2) Le spectacle “Rebetiko”, reprogrammé à la saison 2022/2023, a ainsi donné lieu à deux représentations. En voici un avant-goût. Continuer la lecture

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Dufy en suspension

Raoul Dufy ne leur avait certes pas facilité la tâche. Quand les liciers et autres petites mains habiles de Beauvais puis d’Aubusson, habitués à tisser des scènes classiques ont vu arriver le modèle peint par Raoul Dufy pour faire d’un panorama de Paris une tapisserie géante sur paravent, ils ont dû frémir, qui du genou, qui de la moustache, qui du sourcil. C’est d’abord en 1925 que Raoul Dufy (1877-1953) honore une commande du couturier Poiret pour une vue de la capitale à vol d’oiseau. Il l’adapte par la suite pour une commande par l’État d’un paravent. En coloriste chevronné il multiplie les nuances et on imagine sans peine le monstrueux travail des manufacturiers pour coller fidèlement au modèle. Cette œuvre singulièrement plaisante et planante, est sans aucun doute le clou d’une exposition qui devrait ouvrir « prochainement » au Musée de Montmartre comme indiqué prudemment sur l’affiche. Continuer la lecture

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