Nouvel Otello et premier Prometeo

J’ai souvent évoqué l’Allemand Jonas Kaufmann comme «le plus grand et le plus beau ténor du monde» (14 décembre 2015, 22 mars 2016, 28 janvier 2017, 19 novembre 2019). Ce n’était qu’une formule, bien sûr, façon de dire qu’il cumule d’incroyables qualités rarement réunies en un seul ténor.
Pour les heureux de ce monde, impossible d’oublier cette soirée de janvier ou février 2010 où nous avons vu apparaître sur la scène en pente de l’opéra Bastille, tout au fond, une haute silhouette en redingote et pantalons noirs, gilet jaune et lavallière de soie blanche, le cheveu noir bouclant sur le front et le col, le romantisme fait homme. Il a enlevé ses lunettes de soleil, touche détonante voulue par le metteur en scène Benoit Jacquot, et prononcé sa première phrase dans un parlé-chanté : «Je ne sais si je veille ou si je rêve encore.» Continuer la lecture

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Pompéi hanté

Sur un des murs, la silhouette d’un paysan conduisant son âne surprend. Ce n’est qu’une ombre, mais la duperie technologique fonctionne. Si l’exposition du Grand Palais consacrée à Pompéi à partir du premier juillet se veut effectivement « immersive », le contrat est rempli. Surtout quand retentit dans la salle le sourd bruit de l’éruption du Vésuve. Celle qui calcina et conserva les restes de la cité italienne à la fin de l’été 79. Un petit film épatant restitue ce qui s’est passé avec un super panorama vu du cratère. Les habitants de Pompéi ont commencé par subir une pluie de pierres ponce. Et puis le volcan a fini par cracher son trop plein de rancœur, figeant la vie des gens en pleine action, en méditation tranquille aux latrines ou qui sait, dans leur sommeil. L’histoire de Pompéi est un succès qui n’est pas proche de se démentir depuis qu’en 1748, le roi d’Espagne Charles III de Bourbon a ordonné les premières fouilles. Cependant il ne faut pas oublier Pline le Jeune dont la correspondance juste après coup, commandée par l’historien  Tacite, a fourni moult détails jugés fiables. Continuer la lecture

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Au Louvre-Lens, toutes les couleurs du noir

Au milieu du vaste et lumineux hall d’entrée, un grand tas de charbon. Il a la forme exacte des terrils voisins. Ce n’est qu’en s’approchant que l’on découvre le véritable matériau entassé : il s’agit en réalité de confettis. Deux tonnes de confettis de papier noir que le plasticien français Stephane Thidet a installés comme un rappel du pays minier et une invitation à découvrir l’exposition présentée jusqu’en janvier 2021 au Louvre Lens, «Soleils noirs».
Dans l’exposition elle-même, un monochrome granuleux de Damien Hirst peut également faire illusion. Ce ne sont pas des fragments de houille noire collés sur le support, mais une nuée de cadavres de mouches, comme prises au piège dans le goudron (“Who’s afraid of the dark“, 2002). Il faudra attendre l’avant-dernière salle pour trouver enfin un authentique tas de charbon, posé là comme si de rien n’était par Bernar Venet (ci-dessus), dont on connaît surtout les gigantesques structures en acier souvent aux abords des grande agglomérations. Continuer la lecture

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Tabou sensible

Le train qui s’éloigne. Un homme reste à quai. Derrière la vitre d’un compartiment Marion se tient debout. Deux minutes auparavant, après 60 minutes de film, l’homme d’à peine trente ans a cédé à la supplique de la jeune fille. Ils se sont embrassés. Dans le film elle n’a que quatorze ans soit un an de moins que l’actrice. Elle est sa belle fille. Il est son beau père qui donne le titre à ce long métrage sorti en 1981. Est-ce que Bertrand Blier qui a fait de la transgression une des marques de fabrique de sa filmographie pourrait encore réaliser la même chose? Cela n’a rien d’évident et ce doute est certainement emblématique d’une époque qui n’entend plus rien ne laisser passer. De surcroît il était produit par Alain Sarde et une chaîne de télévision publique. Qui ne ne prendrait probablement pas le même risque aujourd’hui. Blier a dit, en marge du DVD, que l’affiche retenue, davantage provocante, n’était pas celle qu’il avait choisie. Continuer la lecture

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Tremblements d’Arménie

Cette photo intrigue en même temps qu’elle étonne. Cinq personnes sont assises sous un ciel qui annonce l’orage. Il y a ce monsieur en costume avec sa canne et son chapeau. Une dame en uniforme qui tient un parapluie rouge. Une autre qui semble applaudir, son sac à ses pieds. Et deux autres que l’on ne voit pas parce qu’elles sont cachées derrière un parapluie. On sait que c’est en Arménie parce que c’est l’objet d’un livre qui vient de sortir aux éditions « D’une rive à l’autre ». Mais comme toutes les photos ici rassemblées par Patrick Rollier, elles ne comportent pas de légende. L’auteur a choisi d’entretenir le mystère qui prévaut encore sur ce pays lointain. À l’aide de vues intimistes, esthétiques et nostalgiques, il nous livre bien davantage un rêve qu’un documentaire. Continuer la lecture

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Soustraction faite du son

S’intéresser aux oiseaux est une façon comme une autre de tourner le dos, le temps d’une pause, aux fracas qui nous assourdissent. Chez les Japonais qui pratiquaient l’estampe, la représentation des volatiles appartenait au monde de l’ukiyo-e, c’est à dire les « images du flottant ». En l’occurrence, dans ce plaisant livre qui vient de paraître aux éditions Hazan, il s’agirait plutôt d’un monde volant mais, comme nous l’explique en liminaire la spécialiste de cet art si particulier Anne Sefrioui, le terme ukiyo-e, évoquait tout d’abord « l’impermanence des choses terrestres », avant d’évoluer vers l’hédonisme, « la jouissance du moment présent » et les « plaisirs de la vie ». Notamment versées dans cette thématique qu’est l’estampe japonaise à travers les siècles, les édtions Hazan nous invitent une fois de plus à faire un pas de côté, façon de démontrer que nous lecteurs, ne sommes pas à la disposition soumise des événements. Continuer la lecture

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Manuel de campagne

Il est possible de deviner l’histoire de cette aile d’insecte. Elle a été retrouvée à la page 117 du « Manuel du gradé de l’artillerie de campagne », édition de 1917. Cette page décrit comment l’officier doit mener son cheval « en main », former et rompre un parc. On peut donc supposer qu’à ce stade, l’officier ou l’apprenti officier ait remis la lecture de la suite à plus tard, soit que c’était l’heure de l’appel, de l’apéritif ou du feu. Toujours est-il que l’insecte qui passait par là, traçant vers une destination pour nous mystérieuse, a vu sa trajectoire s’arrêter net. Un dommage collatéral comme on dirait de nos jours. Nettement plus loin, page 362, il a été aussi bien émouvant de retrouver un brin de paille, marquant l’apprentissage de l’alphabet morse. Banal mais délicat débris végétal qui porte encore en ses rainures l’atmosphère, sonore et olfactive, du front. Continuer la lecture

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Lebel en noir et rouge

Jean-Jacques Lebel. Photo: Philippe BonnetForcément, avec toute cette vie à militer pour la liberté en général et celle de l’art en particulier, les yeux se sont un peu plissés. C’est peut-être aussi l’ambiance si lumineuse de son jardin qui veut ça. D’ici quelques jours, Jean-Jacques Lebel aura 84 ans. Juste avant de parler il a commencé par enfiler son masque anti-virus et invité son interlocuteur à faire de même. La résolution, bonne ou mauvaise, a tenu deux minutes. Rien d’étonnant chez cet homme qui a lutté tout au long de son existence contre les carcans et les systèmes. Au point qu’il en sera de même après sa mort. Sa belle maison contemporaine, nichée tout au bout d’une impasse du 9e arrondissement, il n’en a plus que la jouissance. De même que le millier d’œuvres qu’il a glanées tout au long de son parcours. Selon sa volonté, tout est déjà parti dans un fonds de dotation. Ce trésor, désormais inaliénable, sera en partie à découvrir au Musée d’Arts de Nantes à partir du 17 juillet. L’exposition devait débuter en mars, mais le coronavirus a brûlé au printemps, les pages des agendas culturels. Continuer la lecture

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Une vague d’amour tardive

En 2018, Jean-Marie Laclavetine prend conscience de ce rêve récurrent qui le surprend aux petits matins, d’une jeune femme en robe blanche qui le regarde, lui assis en terrasse, elle debout en face au coin de la rue. Elle lui fait porter des fleurs par un jeune garçon. Et disparaît. Longtemps, Jean-Marie Laclavetine a cru que cette jeune femme était sa mère, Janine. Il ne comprend pas très bien ces images qui le renvoient à ses origines. Il hésite alors à écrire sur sa mère et renonce : « elle n’aurait pas aimé du tout être mise en avant ».
Mais c’est ce même rêve qui l’a finalement décidé à écrire, à mettre des mots sur un événement tragique, sur un silence familial implicitement consenti : la mort accidentelle de sa sœur, Annie, quarante ans auparavant, emportée par une vague aussi invisible et sournoise que réelle et puissante. C’était le 1er novembre 1968, sur les rochers qui surplombent la Chambre d’Amour sur la côte basque, à Biarritz. Continuer la lecture

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Comment s’inspirer des plantes pour innover

En 2008, ils nous faisaient découvrir “La bionique” (1), puis, en 2014, avec “Poulpe Fiction” (2), nous présentaient des découvertes technologiques, aussi passionnantes qu’amusantes, inspirées des animaux : hydrolienne-thon, robot-poulpe-sous-marin, humanoïde-auxiliaire de vie, prothèse contrôlée par ondes cérébrales… Aujourd’hui, Agnès Guillot, docteur en psychophysiologie et en biomathématiques, et Jean-Arcady Meyer, ingénieur et docteur ès sciences naturelles, avec leur nouvel ouvrage “L’or vert – Quand les plantes inspirent l’innovation”, nous emmènent, d’une plume alerte et non dénuée d’humour, à la découverte de plantes très inspirantes. Un aperçu de la bio-inspiration végétale édifiant et en tout point captivant ! Continuer la lecture

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