Les jardins féériques d’Albert Kahn

C’est un havre de paix, un paradis exotique aux portes de Paris. L’ancienne propriété du banquier philanthrope Albert Kahn (1860-1940) comprend un fabuleux jardin à scènes paysagères de 4 hectares, une Maison des Illustres revisitée dont un musée flambant neuf conçu par l’architecte japonais Kengo Kuma. Fils de négociants en bestiaux à la réussite spectaculaire, Albert Kahn, dans un idéal de paix, mit sa fortune au service de la connaissance, du progrès et de l’entente entre les peuples. Parmi les nombreuses réalisations de cet humaniste éclairé figurent Les Archives de la Planète, une collection d’images photographiques et cinématographiques commandées à une douzaine d’opérateurs durant le premier tiers du XXe siècle, une sorte d’inventaire visuel du monde. Cet amoureux de la nature fit également produire des milliers d’images en couleurs de son jardin de Boulogne et de celui de Cap-Martin, sur la Riviera, aujourd’hui disparu. L’exposition actuelle, “Natures vivantes”, présente une partie de ces images exceptionnelles, pour la plupart inédites, aux côtés de plantes “animées” issues des films scientifiques du Dr Jean Comandon (1877-1970) et de créations d’artistes contemporains. Bienvenue dans le monde merveilleux d’Albert Kahn ! Continuer la lecture

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Les souris n’ont toujours pas mangé les chats

Trop sûrs d’eux, les Espagnols rédigèrent un petit mot trempé dans le vinaigre à l’adresse de ceux qui voudraient le lire et plus particulièrement les troupes françaises: « Quand les Français prendront Arras, ironisèrent-ils ainsi, les souris mangeront les chats. » Le 13 juin 1640 pourtant, l’affaire était pliée, huit ans avant la fin de la Guerre de Trente ans. Ce qui fait que les vainqueurs écrivirent en retour une réponse moqueuse qui disait: « Les Français ont pris Arras et les souris n’ont point mangé les chats. » Tout cela se situant dans la première moitié du 17e siècle, le Nord de la France et des Pays-Bas étaient alors terres espagnoles. Louis XIII et Richelieu régnaient, l’un pour de vrai l’autre par délégation, mais chacun d’eux le sens du territoire chevillé au corps. Et les deux belles places d’Arras étaient déjà là avec dessous un réseau souterrain à tout faire -Les Boves- , en temps de paix comme en temps de guerre. De cette affaire de siège d’Arras, actuel chef lieu du Pas-de-Calais, il est resté une estampe d’époque (ci-dessus) bien connue des spécialistes, et dont la banderole peut encore servir, y compris dans les affaires publiques ou nos aventures domestiques. Continuer la lecture

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Culteluphilie (1)

Le couteau laguiole (prononcer layol’) a parcouru tous les degrés de l’institution juridictionnelle, tribunal de grande instance, cours d’appel, cour de cassation, cour européenne de justice. Il découle de toutes ces étapes des attendus définitifs: la commune de Laguiole est connue pour ses couteaux et non l’inverse, ces couteaux sont fabriqués, depuis le XIXe siècle…principalement à Thiers, lorsque ce n’est pas, de nos jours, en Chine ou au Pakistan. Le couteau dit laguiole ne constitue pas une marque commerciale, mais la désignation d’une forme particulière, quel que soit son lieu de production (2). Il s’agit par conséquent d’une appellation générique,  non susceptible de faire l’objet de normes de fabrication ou de qualité. À l’amateur de savoir ce qu’il achète, en fonction du nom du fabricant et du lieu de confection, précisés, le cas échéant, sur la lame. Comme tous les couteaux pliants, autrement dénommés canifs fermants, le couteau laguiole se compose d’une lame et d’un manche, reliés par une articulation. Celle-ci est « à cran forcé », en ce sens qu’un ressort se place en appui sur le talon de la lame, une petite plaque de métal arrêtant la lame en position ouverte. En forme d’abeille (ou mouche), elle identifie le laguiole. Mais des variantes se rencontrent, fleur, rosace, feuille d’arbre, équerre et compas. Voire même, au cours de notre histoire, bonnet phrygien ou profil de Napoléon III. Continuer la lecture

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Selfie moucheté

Drôle d’endroit pour une rencontre olympique. La maison parisienne de Victor Hugo sise place des Vosges, consacre toute une pièce à quelque chose qui n’a rien à voir ni de près ni de loin avec l’hôte. Sur quelques mètres carrés, ont été assemblées des sculptures présentant des sportifs, hommes, femmes, handicapés et non handicapés. Signées Stéphane Simon, elles sont plutôt réussies, celles ayant un membre manquant comblent le vide avec élégance par un équivalent doré. Bien dans notre époque égocentrée, elles adoptent la position du selfie. Et invitent nous dit-on, les visiteurs à faire de même, de façon à se laisser transfuser par effet de proximité, les valeurs de l’olympisme: « liberté, égalité, inspiration, courage, amitié, excellence, respect, détermination, fraternité, victoire ». Alors même que le moindre podium à lui seul, contredit toute idée d’égalité, exaltant au contraire la domination des uns sur les autres. Cette réunion statuaire se prend un peu, en termes de valeurs, les pieds dans le tapis, notamment sur la question de la paix. Dans la mesure où nombre de pays participants sont des belligérants et se haïssent cordialement. La question reste de savoir ce que ces œuvres font exactement là, dans la maison de l’auteur des « Contemplations ». Continuer la lecture

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Si Beethoven m’était conté

Chaque fois, chaque année, Laurence Equilbey fait encore plus fort, en toute modestie pourrait-on dire, même si la maestra française est connue dans le monde entier depuis les années 80, à une époque où les femmes à la baguette n’existaient pas. Elle a étudié la musique à Paris, Vienne et Londres, et dès 1991, elle a fondé le premier chœur français professionnel Accentus (baroque, romantique, a cappella, contemporain). Ensuite, elle a créé sa propre phalange sur instruments anciens Insula orchestra en 2012. Et depuis l’ouverture en 2017 du vaisseau de verre et de bois de la Seine musicale posé sur la pointe aval de l’île Seguin à Boulogne (faisant pendant à celui de la Philharmonie de Paris à l’extrême Est), elle préside à la programmation de l’auditorium (classique, opéra, contemporain). Dès son premier concert, elle a imposé sa marque qui est de mettre la musique classique en scène, et on se souvient encore de cette «Création» de Haydn confiée à la Fura dels Baus, fameux collectif catalan bousculant depuis quarante ans avec ardeur et fureur les règles de la mise en scène. Projections vidéo, jets de lumière, multiples dispositifs, grue, filins, ballons, et cet aquarium au premier plan, artistes sautant, grimpant ou s’immergeant tandis que l’orchestre, les chœurs et les solistes déroulaient imperturbablement les étapes de la Création du monde. Continuer la lecture

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La muse des deux

Quelque part dans les années cinquante, Isabelle Collin Dufresne qui n’était pas encore Ultra Violet, badinait avec Salvador Dali dans la suite d’un palace new-yorkais. Après lui avoir demandé de poser nue, il entreprit avec elle une sexualité par procuration, consistant à faire circuler de sa main sur la peau de sa muse, un homard neutralisé. Au moment où le crustacé venait d’atteindre un lieu stratégique avec le visage de Dali tout près de la carapace, le téléphone sonna et, le maître relevant la tête pour répondre, dut bien constater que le homard était resté accroché à l’un des bouts de sa moustache. Ce qui fait que l’animal termina son existence terrestre en vol plané à travers la forcément somptueuse chambre du Saint-Régis, entre Madison et la Cinquième Avenue. C’est entre autres trucs marrants, ce que cette femme disparue il y a maintenant dix ans, racontait dans un livre paru en 1989. Il était titré « Ultra Violet, ma vie avec Andy Warhol », mais un assez large chapitre était consacré à Salvador Dali. Ce dernier lui disant un jour que son coude à elle était aussi « comestible que le quignon d’une miche de pain ». Elle lui rétorquant ton sur ton que ses lèvres à lui étaient aussi comestibles « qu’un grain de muscat épluché ». Mais il la corrigea en prétendant qu’elles étaient davantage comparables aux « testicules de Phidias » (artiste grec, 430 avant J.C.) qu’il était en train de peindre. Continuer la lecture

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Contre-emploi

En achevant l’écriture de sa « Neuvième symphonie » voici deux cents ans, Ludwig van Beethoven n’imaginait sûrement pas à quel point son message de fraternité serait détourné des années plus tard par le réalisateur Stanley Kubrick pour son film « Orange mécanique ». Dans ce long-métrage d’anticipation sorti en 1971, un certain Alex DeLarge domine l’intrigue. C’est un voyou dont le plaisir est de tuer et de violer en bande organisée. Le personnage principal aime par ailleurs la musique classique et principalement la « Neuvième symphonie », utilisée par fragment en guise d’illustration sonore. Il s’agit pour le moins d’un contre-emploi et en tout cas, de l’usage malsain d’une œuvre qui se voulait porteuse liberté, de joie et de fraternité. Beaucoup de critiques s’étaient extasiés devant ce film il est vrai puissant mais comment se réjouir de certaines scènes aussi dures, c’est une vraie question. La société tente de soigner la violence sadique de Alex DeLarge en le forçant à écouter la Neuvième tout en regardant (paupières bloquées par des écarteurs) des scènes épouvantables de viols ou de meurtres. Et cela fonctionne. Jusqu’à un certain moment où le jeune homme dans son bain s’estime guéri de sa guérison, puisqu’il peut à nouveau écouter la Neuvième sans éprouver de nausée. Continuer la lecture

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Compétition de choses

Chaque année bissextile, depuis 1896, se déroulent les Jeux Olympiques d’été, apothéose de la compétition sportive mondiale. Les anthropologues l’ont rapidement repéré: par son goût de la confrontation inutile, le primate humain se différencie de la bête. Et ce, dès sa prime enfance. Avant même d’avoir reçu les premiers rudiments d’éducation, depuis les temps les plus reculés, les petits garçons se mesurent entre eux pour établir « lequel qu’a la plus longue ». Les Jeux Olympiques découlent directement de cet esprit de rivalité instinctive. À cet apport près qu’à partir de 1900, aux jeux de Paris, les filles ont pu aussi participer. Certes, Pierre de Coubertin, rénovateur des Jeux contemporains estimait que leur rôle devait se borner à remettre les récompenses aux vainqueurs. Mais, depuis 2004, le Comité International Olympique ne craint pas de promouvoir, dans le sport, le principe d’égalité entre les femmes et les hommes. Cependant, l’étude de la pratique des nations ne laisse, sur ce point, aucun doute: les Jeux Olympiques placent le concours de bite dans les plus hautes sphères de la diplomatie internationale. L’histoire récente illustre amplement ce constat. Continuer la lecture

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Une partie de campagne du Quartier d’Amérique aux Buttes-Chaumont

Le retour du printemps est propice à une partie de campagne dans le 19e arrondissement. Car qu’on l’imagine ou non, il existe une enclave bucolique dans le tumultueux 19e hérissé de tours! Notre promenade aura pour point de départ le quartier de la Mouzaïa, un entrelacs de ruelles pavées (les villas) parsemées de petites maisons colorées aux jardins fleuris. Après un crochet par l’ «exotique» église Saint-Serge (ci-contre), elle aboutira aux Buttes-Chaumont. C’est à cause de ses anciennes carrières de gypse (pierre à plâtre) que ce petit territoire difficilement constructible a changé de physionomie après 1860. Déjà exploitées par les Romains, ces carrières, situées principalement dans les 18e, 19e et 20e arrondissements, occupaient autrefois 65 hectares. Celles du 19e arrondissement se concentraient dans le quartier d’Amérique soit à gros traits entre l’avenue Jean Jaurès, la rue de Crimée, la rue de Belleville et le boulevard périphérique. Le plâtre de Paris, d’excellente qualité, était non seulement destiné aux constructions de la ville mais se vendait aussi ailleurs. Une légende veut qu’il ait été exporté jusqu’en Amérique, d’où le nom du Quartier d’Amérique. Légende, réalité ? Quoi qu’il en soit l’exploitation des carrières de Paris a cessé après l’effondrement de maisons. La carrière d’Amérique, qui a été l’une des dernières en activité car le quartier n’était pas loti, ferme en 1872. Continuer la lecture

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Plus de chagrin que de pitié

Ceux qui l’ont vécu s’en souviennent encore. Le 14 avril 1971, sortait à Paris, au Saint-Séverin, petit cinéma d’art et d’essai du Quartier Latin, le film documentaire « Le chagrin et la pitié ». Alors que l’on célèbre cette année le 80e anniversaire de la Libération, la chaîne Arte a judicieusement programmé le 10 avril dernier un documentaire sur le documentaire, « Le chagrin et la pitié : la France de Vichy dynamitée », tourné l’an dernier par le réalisateur Joseph Beauregard. Mais pourquoi ceux qui ont vécu la sortie du film s’en souviennent-ils encore ? D’abord parce que l’ORTF d’alors, sous la coupe directe du pouvoir gaulliste, avait refusé de projeter le film, acheté par 27 pays et sélectionné aux Oscars. Et que ce film sur l’Occupation devint rapidement un formidable objet de controverse, pris dans les conflits post Mai 68, et sans doute aussi parce qu’il ne faisait preuve, contrairement à son titre, « d’aucune pitié », comme le souligne à l’écran le critique Samuel Blumenfeld. Ce qu’illustrent les premières images du documentaire de Joseph Beauregard s’ouvrant par des vœux de bonne année du général de Gaulle, puis des images d’émeute de Mai 68. Nous voilà fixés. Il faut dire aussi que ce documentaire témoignait d’une telle qualité dramatique que dès sa sortie et jusqu’à maintenant, on l’a toujours considéré comme un film plutôt qu’un simple documentaire. Mais qui était l’auteur de cette œuvre tranchant sur l’ordinaire des productions commerciales glorifiant depuis la fin de la guerre, soit depuis vingt-six ans, tous ces héros ayant combattu l’ennemi dans l’ombre ? Continuer la lecture

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