Dufy en suspension

Raoul Dufy ne leur avait certes pas facilité la tâche. Quand les liciers et autres petites mains habiles de Beauvais puis d’Aubusson, habitués à tisser des scènes classiques ont vu arriver le modèle peint par Raoul Dufy pour faire d’un panorama de Paris une tapisserie géante sur paravent, ils ont dû frémir, qui du genou, qui de la moustache, qui du sourcil. C’est d’abord en 1925 que Raoul Dufy (1877-1953) honore une commande du couturier Poiret pour une vue de la capitale à vol d’oiseau. Il l’adapte par la suite pour une commande par l’État d’un paravent. En coloriste chevronné il multiplie les nuances et on imagine sans peine le monstrueux travail des manufacturiers pour coller fidèlement au modèle. Cette œuvre singulièrement plaisante et planante, est sans aucun doute le clou d’une exposition qui devrait ouvrir « prochainement » au Musée de Montmartre comme indiqué prudemment sur l’affiche. Continuer la lecture

Publié dans Exposition | 5 commentaires

Marius de Zayas en intégralité

Sur cette photo prise en 1928 dans un studio de New York, l’homme a quarante huit ans. Fait remarquable, il est glabre. Alors qu’on l’a déjà vu porter de splendides moustaches et, sur la fin de sa vie, une barbe impériale. Dans tous les cas c’est un bel homme, à la verticalité élégante, avec un regard où l’on voit défiler et son intelligence et sa sensibilité. En 2021 c’est toujours un inconnu sauf de quelques spécialistes. Il faut dire que tout au long de sa carrière, Marius de Zayas a tout fait pour s’effacer et échapper à la postérité. Et pourtant il s’agit d’un artiste exceptionnel, d’un passeur d’art dont la clairvoyance pouvait sans doute se comparer à celle d’Apollinaire. Les deux hommes se connaissaient d’ailleurs et, entre pairs, entre prophètes de l’art moderne,  ils s’étaient vite compris. Guillaume Apollinaire a publié les « absolues » caricatures de Zayas dans le dernier numéro des Soirées de Paris juste avant la guerre et l’autre lui a rendu la pareille en imprimant les idéogrammes d’Apollinaire dans la revue 291, éditée à New York. Continuer la lecture

Publié dans Livres | 6 commentaires

Eglise Saint-Serge, un petit paradis orthodoxe à Paris

Pour un peu on aurait passé le numéro 93, coincé entre un salon de coiffure et un immeuble gris de la banale rue de Crimée, sans le remarquer. Pourtant un coup d’œil au travers de sa grille entrouverte suffit à attirer le regard sur l’insolite maisonnette pourpre auréolée de l’icône d’un saint, blottie au fond de l’allée. Elle est une invitation à aller plus avant. Dont acte. Derrière la maison de poupée, l’allée bifurque pour cacher un véritable éden, invisible de la rue, où le temps semble s’être arrêté. Un sentier étroit s’élève parmi les arbres et les fleurs, passant tour à tour devant un atelier, un garage-librairie et des maisons ocres pour s’arrêter devant une bordée de marches. En haut des marches, c’est l’épiphanie. Saint-Serge, une petite église orthodoxe de toute beauté domine ce tableau bucolique. Saint-Serge de Radonège, suivant son nom complet, dépend de l’Archevêché des églises de tradition russe en Europe occidentale dans la juridiction du Patriarche de Moscou. Continuer la lecture

Publié dans Architecture, Découverte | 7 commentaires

Le monde et ses couleurs

Le monde pour horizon, l’humain au cœur de l’objectif et une palette de couleurs vives pour signature, tel est l’univers artistique de Steve McCurry. Le photographe américain, né en 1950 à Philadelphie, se définit, en réalité, comme un “storyteller”, un “conteur visuel”. S’éloignant du photojournalisme de ses débuts, l’artiste s’affranchit de toute contrainte et revendique une liberté totale dans la réalisation de ses clichés. Poète d’images et non plus reporter. “In search of elsewhere”, l’exposition monographique qui lui est actuellement consacrée à la Polka Galerie, revient sur les plus grands succès du photographe voyageur. Une plongée vertigineuse dans un univers de toute beauté ! Continuer la lecture

Publié dans Exposition, Photo | Un commentaire

Rendre à Cézanne ce qui est à Cézanne

Imaginons Cézanne sortant de sa tombe pour se trouver nez à nez avec les 22 toutes nouvelles éoliennes de 125 mètres de haut (soit 3 fois la hauteur de Notre-Dame-de-la-Garde, la Bonne Mère de Marseille) bouchant l’horizon de sa chère Sainte-Victoire !
Imaginons Proust venu voir tante Léonie à Combray (soit Illiers, Eure-et-Loir), constatant avec effarement que le clocher de Saint-Hilaire, tout comme le côté de Méséglise et de Guermantes, sont cernés de toutes parts par ces éoliennes défigurant les paysages et les perspectives si chers à son cœur et à son œuvre ! Vingt-huit éoliennes, réparties en quatre parcs, atteignant 150 mètres de haut, doivent être implantées dans un rayon de cinq kilomètres au nord, sud-est et sud-ouest de la maison de tante Léonie, devenue Musée Proust !  Et ce ne sont que deux exemples parmi bien d’autres, puisque ces ventilateurs géants se sont répandus un peu partout ces dix dernières années, dépassant le nombre de 9 000 engins sur tout le territoire. Sans oublier les parcs éoliens posés ou flottants sur la mer au petit bonheur… Continuer la lecture

Publié dans Humeur | 7 commentaires

Apollinaire en position orbitale

Tout ça parce qu’il y aura trente ans cette année, un astronome belge découvrait une nouvelle planète mineure dans la lointaine ceinture d’astéroïdes trouvant sa place entre Mars et Jupiter. La trouvaille de Eric Walter Elst, en août 1991, sera baptisée Guillaume Apollinaire. On ne pouvait rêver mieux pour celui qui avait quelques accointances spirituelles avec les étoiles au point de prôner dans un prologue fameux, leur rallumage dans les plus brefs délais. L’astéroïde en question a ainsi été sorti de l’anonymat glacé des plus grands boulevards périphériques qui soient. La position orbitale de la ceinture offre un point de vue unique sur Mars, Vénus, la Terre, Mercure avec Jupiter dans le dos. L’astéroïde Guillaume Apollinaire est de fait le monument le plus lointain à la mémoire de l’écrivain. Éric Walter Elst a en tout cas été bien inspiré en choisissant Apollinaire après avoir totalisé près de 4.000 baptêmes du même genre au cours de sa longue carrière. Continuer la lecture

Publié dans Apollinaire | 7 commentaires

Mémoire (devoir de)

Relevons tout d’abord cette fausse synonymie associant commémorer et célébrer. Une célébration constitue une commémoration, mais elle ajoute à cette évocation d’un fait passé une touche nettement positive, festive ou louangeuse. La commémoration stricto sensu se veut factuelle, dépourvue de tout sentiment. On se borne à mentionner. Bien que commémorer soit déjà marquer de l’intérêt. La confusion entre ces deux verbes a causé la disparition du Haut comité des commémorations. Après avoir inscrit dans son inventaire annuel, en 2011, la commémoration du décès de Louis Ferdinand Céline, il venait de récidiver, en 2018, en retenant ceux de Charles Maurras et de Jacques Chardonne. Liquidé, sous la pression de l’opinion publique et des réseaux sociaux, entités qui ne font pas dans la dentelle. Continuer la lecture

Publié dans Anecdotique, Histoire | 5 commentaires

Adrienne reçoit une lettre de « sa cousine attachée » (1917)

Des lettres comme celle-ci, il dut en circuler des milliers, au cours des très longues années de la première guerre mondiale. On ne peut les considérer à proprement parler comme des documents historiques, mais il s’agit de documents humains de premier ordre. Les auteurs ne sont ni combattants, ni politiciens, ni artistes ou écrivains. Ce sont les simples habitants de villes sinistrées, devenus malgré eux victimes anonymes d’un conflit qu’ils n’avaient certainement pas souhaité. De temps à autre, une de ces lettres apparaît ou réapparaît dans un grenier, au fond d’un tiroir, à l’étal d’un brocanteur. On ne peut la lire sans émotion. Celle que nous reproduisons constitue un témoignage particulièrement sensible de ce que les habitants de Boulogne-sur-mer durent endurer aux heures les plus noires du conflit. L’écriture est appliquée mais fluide. La plume ne tremble pas. Nous reproduisons le texte dans son intégralité en respectant la ponctuation de cette missive qui n’avait pas connu les ciseaux d’Anastasie (la censure). Continuer la lecture

Publié dans Histoire | 3 commentaires

Sous pression

Normalement, la toute première crise que traverse l’être humain, est celle de l’adolescence. S’il vit dans une oasis à l’abri des problèmes de société, ce même humain devra ensuite affronter la crise réglementaire de la cinquantaine assortie d’une sous-crise de couple et puis la crise tout court, celle de l’âge en soi qui conduit au cimetière. Ce serait déjà bien suffisant d’affronter ces moments de tensions plus ou moins longs, mais la société de tout temps, en a prévu d’autres. Tellement nombreux qu’ils se superposent ou s’enchevêtrent. On peut dire qu’à la crise sanitaire actuelle, toute fraîche, s’ajoutent de longue date la crise économique, la crise sociale, la crise identitaire et on se demande encore comment, dans ces conditions et faute de bistrot, tout le monde n’est pas traité aux anti-dépresseurs et autres tranquillisants. Continuer la lecture

Publié dans Anecdotique | 9 commentaires

Repères de lecture

C’est souvent l’une des espérances secrètes de ceux qui ouvrent un livre d’occasion: tomber sur un marque-page. Un beau ticket de métro de première classe à tarif réduit, dûment poinçonné, a fait partie de ces heureuses surprises. Au lieu de joncher le sol d’un quai de gare ou de contribuer au compost qui fait la richesse des sous-sols parisiens, celui-ci a survécu. Il se trouvait à la toute fin d’un vieux Que sais-je sur l’histoire des banques, preuve sans doute que le lecteur était allé jusqu’au bout de l’opuscule. Nous n’en saurons pas davantage, mais le ticket est désormais en lieu sûr. Il ne peut pas être exhibé au salon des collectionneurs de marque-pages qui se réunissent une fois l’an à Muret (Haute-Garonne) ou à Malo-les-Bains près de Dunkerque, puisque que sa destination première était autre, au contraire des supports publicitaires conçus pour cela. Continuer la lecture

Publié dans Anecdotique | 6 commentaires