Le glaive et la plume

On imaginerait presque sa mine réjouie, alors qu’assis à sa table de travail, il biffe et annote d’une main lourde un projet de 5 pages. Car loin d’édulcorer les mesures qui vont être prises à l’égard de personnes vivant sur le Territoire français, il en rajoute une couche.

L’homme c’est le Maréchal Pétain, alors âgé de 84 ans. Le projet, c’est le futur statut des juifs, annoté de sa main-même pour le durcir encore. Rappelons que le texte définitif, très proche de ce projet, a été adopté le 3 octobre 1940.

Ce document inédit a été remis par un donateur au Mémorial de la Shoah. Il a été authentifié et ne laisse plus aucun doute sur l’implication personnelle du Maréchal dans la politique antisémite du Régime de Vichy. Citons quelques exemples probants. Le Maréchal a biffé un paragraphe qui prévoyait d’épargner «les descendants de Juifs nés français ou naturalisés avant 1860« . Autre exemple relatif au corps enseignant : alors que le texte ne visait que les recteurs, inspecteurs, proviseurs et directeurs d’établissements, Pétain élargit les professions interdites aux juifs à tous les membres du corps enseignant.

Projet de statut des Juifs, annoté par Philippe Pétain. Crédit: Mémorial de la Shoah

Le projet de statut des juifs annoté par Pétain est présenté dans la première salle de l’exposition sur « La spoliation des Juifs, une politique d’Etat (1940-1944) » qui se tient actuellement, et, jusqu’à fin septembre, au Mémorial de la Shoah. En plus de l’opportunité de voir et lire ce document inédit dans son intégralité, elle est l’occasion de mieux connaître les bases et rouages d’un dispositif légal peu familier du grand public.

Précisons que l’exposition ne traite que de spoliation économique (les biens culturels et les spoliations bancaires ne sont pas évoqués) et qu’elle s’appuie avant tout sur de la documentation, des affiches et des photos.

Née dans le Reich dans les années 30, pour éviter les expropriations sauvages, cette politique a été basée sur un dispositif légal. Sous prétexte d’«aryaniser» les biens appartenant à des juifs pour les purifier, il s’agissait avant tout d’affaiblir les juifs pour les rendre plus vulnérables et mieux les exclure. Exporté dans les territoires occupés, ce dispositif est adopté par le Régime de Vichy, où la première loi sur la spoliation des juifs date de juillet 1941.

Cette politique aurait entrainé la vente ou « réalisation » de 50 000 entreprises. Bien que s’agissant pour beaucoup de petits commerces et de patentes, le nombre est d’autant plus important quand on sait que près de la moitié des entreprises spoliées n’ont jamais été vendues.

La spoliation a représenté environ 5 milliards de francs de l’époque dont 90% ont été consignés au nom du spolié à la Caisse des Dépôts. Aussi étonnant ce cela puisse paraître, les Allemands n’ont jamais cherché à s’approprier ces sommes (hormis le milliard de francs exigé en représailles d’attentats commis contre les soldats allemands en décembre 1941). Et le procédé de consignation à la Caisse des Dépôts a facilité le remboursement de 90 % des sommes à la Libération.

Pour en savoir plus, il est recommandé de suivre la visite guidée du jeudi soir, gratuite et bimensuelle. Dommage qu’il y ait autant de monde. Elle rend l’exposition plus vivante et aiguise l’appétit pour mieux se pencher sur les vitrines et découvrir les nombreuses pièces d’archives.

La lecture de lettres de proches ou d’employés qui demandent aux Autorités de rendre le bien spolié à son propriétaire, met du baume au cœur et montre le courage de certains.

L’immeuble de la ganterie Fischl aujourd’hui. Grenoble 2012. Photo: Guillaume Ribot

Ainsi, une lettre adressée directement à Pétain par les membres du comité social d’entreprise de la ganterie Fischl frères. Ils demandent la continuation de l’activité en vantant les mérites de leurs patrons qui ont très bien traité leurs ouvriers et en rappelant le patriotisme de l’un d’eux (il s’était engagé en tant que légionnaire pendant la première guerre). «Nos patrons ont toujours été justes et bons. Aucun membre du personnel n’a à se plaindre d’eux».

Rien n’y fit, malheureusement. Pour comble, la ganterie a fait partie des biens spoliés qui n’ont jamais été réalisés faute de preneur.

Mémorial de la Shoah, 17 rue Geoffroy-l’Asnier, 75004 Paris. Exposition du 30 janvier au 29 septembre 2013. Visites guidées deux fois par mois le jeudi soir à 19h30. Plus d’informations.

 

 

Be Sociable, Share!
Ce contenu a été publié dans Exposition, Histoire. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Le glaive et la plume

  1. Bruno Sillard dit :

    Ne serait-ce pas dans ces quatre milliards gérés par la Caisse des Dépôts et dument remboursés que se trouve autant l’innommable que les camps eux même, alimentés sans fin par des trains venus de toute l’Europe. L’intolérable mécanique de fonctionnaires qui fait que tout doit être à sa place:
    L’horreur? Fiche 43276, au suivant…La fin de l’horreur? Fiche 43276, mais il faut la signature du bureau B23.
    Dans son film Shoah, Lanzmann laissait parler un ancien fonctionnaire de la Reich Bahn qui expliquait que le voyage de chaque juif était facturé au Reich, les déprédations dans les trains aussi (des trains de voyageurs étaient également utilisés).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *