Le cas Kahnweiler

Autant prévenir le visiteur du musée d’art moderne de Villeneuve-d’Ascq (Le LaM), qui  pourrait s’en étonner : il ne trouvera pas la moindre œuvre de Georges Braque dans l’exposition consacrée au collectionneur et galériste Daniel-Henry Kahnweiler (ci-contre par Derain),  dont chacun connaît l’importance pour la diffusion du mouvement cubiste. L’explication est on ne peut plus simple : les sept Braque (parmi les plus beaux) de l’époque cubiste, qui constituent des pièces maîtresses  du musée nordiste, ont été prêtés au Grand Palais, pour la Rétrospective Braque qui s’y tient actuellement.

Le visiteur frustré pourra soit faire le déplacement à Paris (absolument nécessaire…), soit revenir dans quelques mois : les Braque auront retrouvé la place qu’ils occupent depuis trente ans, l’âge du musée.

En attendant, c’est vers quelques autres phares de la peinture du XXe siècle que se porteront les regards. On sait que le musée doit son existence à l’extraordinaire collection constituée par un amateur particulièrement éclairé : Roger Dutilleul, collection poursuivie par son neveu Jean Masurel. Personnage aussi discret que passionné et persévérant, Roger Dutilleul (qui ne disposait pas d’une fortune considérable et n’a jamais considéré l’art comme un investissement financier) a été l’un des premiers clients de Kahnweiler. Il lui acheta les toiles de jeunes peintres alors peu connus. Ces toiles se sont révélées pour la plupart d’authentiques chefs-d’œuvre.

Nature morte espagnole, Sol y Sombra, de Picasso (1912). Photo P. Bernard. ©Succession Picasso 2013

Braque bien sûr, mais aussi Picasso, Derain, Léger, Modigliani, Van Dongen (extraordinaire « Femme lippue » !). Si Dutilleul, pourtant plus âgé que Kahnweiler, se disait « disciple de son cadet « , de son côté, le marchand considérait  l’homme « profondément sympathique et estimable, dans la lignée des grands amateurs ».
Pour cette exposition qui est une sorte d’hommage à Kahnweiller, le musée a puisé dans ses fonds propres et a bénéficié d’un certain nombre de prêts du musée Pompidou, ces dernières œuvres provenant pour la plupart de la donation Leiris. Et pour être tout a fait complet, il convient de prêter attention à l’intitulé complet de l’exposition, qui veut ainsi en préciser les limites  : Picasso/Léger/Masson. Daniel-Henry Kahnweiler et ses peintres.

Pas question bien évidemment de détailler la totalité des œuvres qui ont transité dans le différentes galeries parisiennes de Kahnweiler. Le collectionneur allemand qui vécut jusqu’en 1955 (il était né à Mannheim en 1884) a été au centre des avant-gardes pendant un demi-siècle. Dès 1907, dans son local minuscule de la rue Vignon à Paris, près de La Madeleine, il présente des artistes âgés de 24 ou 25 ans : Georges Braque,  André Derain, Kees Van Dongen . L’autre « grand » marchand de l’époque, Wilhelm Uhde, de dix ans son ainé, lui fait rencontrer en 1907 un certain Pablo Picasso. Rencontre fructueuse pour les deux hommes, même si Picasso ne sera pas forcément ‘fidèle’ à son premier représentant. En tout cas, en 1908, Kahnweiler signe un contrat d’exclusivité avec Derain, âgé alors de 28 ans ; en 1912, il prend sous son aile Braque et Picasso ; un an plus tard, c’est Vlaminck, Juan Gris et Fernand Léger qui entrent dans l’écurie !

La Guitare, de Juan Gris/.Huile et papier collé (1913). © Centre Pompidou MNAMCCI

La guerre de 14-18 va bouleverser les cartes.  La déclaration intervient alors que le collectionneur se trouve en Italie. Il se réfugie en Suisse, et assiste, impuissant, à la mise sous séquestre du fonds de la galerie, considéré comme bien de l’ennemi.  Mais Daniel-Henry a de la constance et de l’énergie. En 1920, avec un ami et associé, André Simon, il rachète une partie de sa collection et ouvre un autre lieu d’exposition, rue d’Astorg, la Galerie Simon. Des artistes comme André Beaudin, Eugène de Kermadec  et Henri Laurens entrent en scène.

Le vent du surréalisme souffle alors,  Kahnweiler n’y adhère pas vraiment ; mais on retrouve dans son sillage les noms de Paul Klee et, surtout, André Masson. La galerie se déplace un temps et c’est dans l’atelier d’André Masson que Michel Leiris, ethnologue spécialiste de l’Afrique, poète et aficionado (ses livres sur la tauromachie sont encore une référence) rencontre la belle fille de Kahnweiler, Louise. Le fruit de leur union sera …la  « Galerie Louise Leiris » (rue Monceau). Mais le maître n’est pas loin et  Kahnweiler parviendra à anticiper la guerre 39-40 en mettant cette fois ses œuvres à l’abri. On lui reprochait, en 14, d’être Allemand ; on lui reprocherait, trente ans plus tard, d’être juif… Après la guerre, Picasso fera un retour fracassant dans la galerie, et le marchand  obtient à nouveau l’exclusivité du peintre andalou.

Les Acrobates/Fernand Léger ©Centre Pompidou, MNAM-CCI ©Adagp 2013

Trop succincte cette histoire par rapport à cinquante ans d’activité foisonnante. Et trop riche en rencontres, en découvertes, en résistances.  L’œil de Kahnweiler, sa curiosité, son jugement affuté, permettent aujourd’hui au grand public de découvrir d’éblouissantes toiles de Léger et d’autres, ouvrant souvent sur des mondes immatériels (Klee ou d’André Masson).Les dessins de Derain sont à regarder attentivement. Les Apollinariens auront le plaisir de découvrir une rareté absolue : l’édition originale (1909) de L’Enchanteur pourrissant, premier livre édité par Kahnweiler, fruit d’une collaboration entre Apollinaire et Derain.
L’ombre discrète de Roger Dutilleul  est présente lors du parcours muséal. Une émouvante anecdote, racontée par la directrice du musée Sophie Lévy, en dit long sur la personnalité de cet homme hors du commun. Appelé  sous les drapeaux pour servir la France lors de la première guerre, Roger Dutilleul écrivit en 1916 à Picasso (dont il avait déjà acheté plusieurs tableaux) pour lui faire une étrange requête. Il souhaitait « une petite étude à la plume et au crayon,  qu’importe, sur une feuille de papier ne dépassant pas la dimension d ‘un livret militaire ou d’un portefeuille ». Et le collectionneur, âgé alors d’un peu plus de quarante ans, confie à Picasso : « Songez à l’extrême jouissance que j’aurai d’avoir sur moi un tel compagnon pour me changer les idées bien obsédantes qui nous hantent. »
La lettre se trouve, nous dit-on, dans les archives du musée Picasso.

LaM, Villeneuve-d’Ascq (métropole lilloise),  jusqu’au 12 janvier 2014. Du mardi au dimanche.

Photo: Gérard H.Goutierre

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Une réponse à Le cas Kahnweiler

  1. Steven dit :

    Superbe merci.

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