Jour de fête à Saint-Yrieix les Bois

Extrait de granit de Saint-Yrieix les Bois (Creuse). Photo: LSDPIl s’agissait d’un village tellement perdu que sans doute, nulle armée dans l’histoire, ne l’avait jamais atteint, du moins pour y séjourner. Il en est ainsi de beaucoup de villages creusois, oubliés du pays telles de très vieilles bases spatiales habitées par de très vieux cosmonautes. Mais ce jour là, Saint-Yrieix les Bois et son bien inconnu ruisseau des Bois, c’était devenu Las Vegas à puissance dix.

 

Sans la carte Michelin jaune, c’est dire que l’aventure ne date pas d’hier, ils auraient probablement renoncé. Au pied du panneau annonçant l’entrée de ce village d’à peine trois cents habitants, ils se trouvaient exactement à 308,11 kilomètres de Paris et à une petite altitude tranquille de 400 mètres environ.

Lui avait garé la voiture en face du cimetière et ne fut pas mécontent de se dégourdir les reins tout en respirant un air dont la pureté devait être comparable à une ambiance mérovingienne. Mais elle, venait de rafler toute la mise au black jack, d’où la fine allusion à la capitale américaine du jeu, au début de cette histoire vraie, où toute ressemblance n’est donc pas fortuite.

Car ce village, comme elle l’avait peut-être à l’instinct pressenti, correspondait à une zone encore intacte de sa mémoire. Ce qui en faisait un lieu de répit exceptionnel par rapport à la longue et inexorable déchéance de ses fonctions cérébrales comme le simple fait de pouvoir s’orienter d’une chambre jusqu’aux toilettes, de se souvenir de ce que l’on avait dit la minute d’avant, de remplir un chèque, d’appeler son chien par son nom.

Quel triomphe ressentait-elle alors dans ce retour à Saint-Yrieix. Presque chaque nom gravé sur chaque tombe du petit cimetière (dont elle avait ouvert la grille d’une main très assurée) lui disait quelque chose. Et elle avait un mot d’explication pour chacun qu’elle livrait à son fils incrédule devant ce retour de flamme qui n’en était pas un mais seulement l’expression d’un quartier de neurones non encore touché par la dégénérescence.

Granit de Saint-Yriex les Bois. Photo: LSDP

Granit de Saint-Yriex les Bois. Photo: LSDP

Marcher dans une rue de Paris, même en bas de chez elle, l’obligeait à suivre un guide ou à faire confiance à son chien pour ne pas s’égarer. Ici c’était elle le guide et elle lui disait, « tu vois là c’est la maison où j’ai habité, là c’est le ruisseau, viens je t’emmène plus haut je vais te montrer la carrière de granit ».

Et ils étaient là, dans les sous-bois, les pieds dans les feuilles mortes auprès de cette carrière abandonnée d’où il préleva un morceau à ramener. Ils étaient contents. L’existence s’était radoucie dans cette poche mémorielle toujours intacte que l’on pouvait toucher de la main, embrasser du regard, humer comme un parfum précieux.

Une vraie potion magique. Au retour de la carrière, ils repassèrent devant l’école au moment de la sortie des deux classes qui faisaient tous les âges. Elle l’avait fréquentée dans son enfance. Elle que la maladie avait rendue timide et même timorée à l’idée que les mots qu’elle pourrait prononcer ne seraient pas les bons, s’était avancée la main tendue vers la maîtresse d’école sûre d’elle comme un président de la république en campagne.

Jour de fête. C’était comme si on donnait à un paraplégique un bonus de quelques heures où il retrouverait la mobilité. C’est du reste une bonne façon de comparer les choses. Qui se refuserait un cadeau pareil ? Cette affaire a disparu de la mémoire de l’héroïne aujourd’hui. Ses souvenirs ont déteint avant que sa mémoire ne les éteigne comme des bougies d’anniversaire.

 

PS : Il n’est pas rare qu’un article des Soirées de Paris soit peu ou prou lié à Guillaume Apollinaire qui écrivait ô combien justement que les « souvenirs sont cors de chasse dont meurt le bruit parmi le vent ». Il se trouve aussi qu’un jour une apollinarienne de renom, Marie-Jeanne Durry, universitaire, avait dédicacé un livre à l’héroïne infortunée de cette histoire en la remerciant de l’avoir conduite, en tant que médecin anesthésiste,  « vers un sommeil sans angoisse ». Car c’était l’un de ses plus grands talents.

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8 réponses à Jour de fête à Saint-Yrieix les Bois

  1. Isabel dit :

    Très émouvant et très juste. Le caillou (le beau granit limousin) ramené est comme le signe tangible que c’était pas encore, toujours, un rêve brumeux ressassé en silence. La mémoire en devient socle. Merci

  2. de FOS dit :

    Très touchant récit qu’on devine écrit aux larmes de ses yeux. Hommage aux neurones résistants, hommage aux aidants.

  3. Steven dit :

    Lire cet article revient à éplucher des oignons. S.

  4. Marie dit :

    Merci, oui, merci

  5. Catherine Boccaccio dit :

    Oui ce texte est très émouvant à plus d’un titre.
    merci

  6. Helaine Patricjk dit :

    J’ai été ému par ce récit et je partage l’émotion avec ceux qui garde cette mémoire d’un passé si proche.

  7. jmcedro dit :

    Pudique, profond et léger : magnifique.

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