Histoires de migrants et autres histoires : le paysan prend la mouche

Phylloxera styliséQui aurait dit il y a deux ans, que l’Antoine de Saint-Georges-sur-Layon allait partir. Un matin il prit le chemin de la Rochelle. Il a dit au revoir à la mère, il l’embrassa même. Il ne se rappelait plus depuis quand il ne l’avait pas embrassé. Il aurait pu le faire dans une paire d’années s’il s’était marié avec la Mijo. Puis son regard a croisé celui du père, il ne dit pas un mot, il était simplement plus triste que d’habitude. L’ainé, Victor, lui donna une accolade qui aurait renversé un bœuf. Il dit enfin adieu à ses six autres frères et sœurs puis il s’en est allé. C’était une douce journée d’automne en 1873.

Le mal s’était manifesté pour la première fois, quelques années auparavant, sous la forme d’un pied de vigne dont les feuilles avaient séché. Au printemps suivant, c’est un cercle de mort qui s’agrandissait comme un feu attisé par le vent, autour de la vigne que l’on avait pourtant arraché. La première année, pour les vendanges, on embaucha comme si de rien n’était. Avec la surproduction des années précédentes, sûr que le vin ne manquerait pas, l’eau-de-vie aussi que Cognac achèterait. Mais voilà, les années passaient et les vignes se réduisaient en peau de chagrin. Le temps de se débarrasser de ces fichues bestioles et tout ira pour le mieux, voulait-on penser. Les experts avaient trouvé le responsable, un puceron. Mais voilà, rien n’a été pour le mieux. Ni les ceps repeints à la chaux ni les messes à l’église, ni même ce qu’on en disait à la préfecture ne semblaient changer le sort jeté sur les vignes. Au contraire même, que ce soit un grand cru ou une petite piquette, le phylloxera (on avait identifié le coupable) quelque soit son état, asticot, puceron ou sorte de mouche, il ne pensait qu’à une chose, bouloter de la vigne.

Octobre 1873, Antoine eut un pincement au cœur, les sillons qui autrefois peignaient sur les coteaux des courbes harmonieuses avaient disparu avec les pieds de vigne qui autrefois étaient plantés là.

Source image: Google

Arrachage de ceps contaminés. Source image: Google

On arrachait tellement de ceps que plus personne n’allait prendre le temps de nettoyer les bois. On avait de quoi allumer des flambées d’enfer au moins pendant deux ans.

On ne l’avait pas vu venir le puceron, le phylloxera. En 1863, les vignobles, dans le Gard, sont atteints. Une mystérieuse maladie qui provoque le dessèchement des sarments et des feuilles, entraînant la mort des ceps. En 1868, il se propage à une vitesse foudroyante, dans l’Herault, le Vaucluse.

Maladie ? Non un parasite, les experts découvrent dans les vignes dévastées la présence de «centaines, de milliers de pucerons vus à divers états de développement». La Provence et le Languedoc sont touchés, bientôt le bordelais, le cognac, l’anjou, le champagne le bourgogne. Depuis 1865 à la fin 1880, 100.000 paysans, chaque année, furent jetés à la rue, des petits propriétaires trop endettés se louant à la journée, aux ouvriers frappant aux portes des fermes.

Le phylloxera seul coupable de la crise? Trop de petites exploitations nées de la révolution, les cours trop bas, l’attrait des usines mieux payées et le développement du train ont fait le reste.

Antoine est arrivé à La Rochelle. Il n’avait jamais vu une ville si belle avec ses façades blanches et ses arcades. La nuit était tombée, il se dit qu’il serait au moins à l’abri de la pluie. Il devait dormir quand une paire de mains l’ont pris par le col. C’étaient les sergents de la ville qui venaient de le remettre sur pieds. « Debout l’ivrogne, fiche moi le camp ». Il marcha, arriva en bord de mer. A défaut de jour qui était de nuit, la lune l’accompagna. Il vit une petite falaise, il descendit, y cala son dos, s’endormit pour se réveiller mouillé par la marée qui montait. Il traîna ainsi quelques jours. Heureusement, il rencontra Pierret qui lui fit les honneurs de la ville à commencer par celui que l’on appelait Le Tueur, qui offrait le gîte à qui lui payait le couvert. Il apprit aussi à savoir jouer des coudes sur les quais du port de La Palice quand arrivait le bateau pour le décharger…Hier du bois d’ébène, aujourd’hui du manioc et les fantômes d’une horreur venant d’Afrique qu’Antoine ne pouvait deviner.

Et puis un jour un vapeur américain accoste. Pierret, grimpe à bord pour discuter longuement avec un homme. Les deux le regardèrent et enfin lui firent signe. « L’Amérique ça te dit ? Il manque un gars à la salle de chauffe. T’inquiète le boulot est simple, tu alimentes le feu en pelletant le charbon et dans deux semaines, America, America, America ! » Antoine avait bien un peu peur et il n’aimait pas se décider sur un coup de tête, mais il a bien vu que son avenir était limité en France. Et puis il lui sera bien temps de revenir.

Le voyage fut un peu mouvementé, le bateau passait des vagues plus hautes que ses coteaux angevins. Et puis ce mal au ventre, aux trippes, qui lui faisait dégueuler le moindre morceau de pain.

Antoine comprit alors qu’il ne reverrait jamais son petit Saint-Georges. Mijo non plus. Antoine a appris que l’on avait trouvé un remède en greffant nos cépages sur des pieds de vigne américains. Il est parti en Californie pour y planter des vignobles. A son arrivée à Ellis Island la dernière porte avant New York, où les immigrés jouent leur dernier examen de passage, on lui avait demandé son nom, mais à peine eut-il commencé d’expliquer qu’il était né à Saint-Georges-sur-Layon que le préposé le coupa puis écrit son nom d’immigrant, Tony Layon. Un dernier coup de tampon, il était arrivé.

Home Sweet Home.

Bruno Sillard

Source image: Gallica

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6 réponses à Histoires de migrants et autres histoires : le paysan prend la mouche

  1. person philippe dit :

    Bruno,
    merci pour vos articles pleins d’humanité que je viens de tous relire. Vous avez le chic (tiens je n’avais jamais employé cette expression !) pour éclairer vos sujets en prenant toujours un bel exemple. Tous vos petits gars sont désormais dans nos têtes !
    J’attends d’en connaître d’autres grâce à votre plume complice !

  2. Steven dit :

    Excellent!! S.

  3. de FOS dit :

    Quel pouvoir d’évocation !

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