La Comédie-Française au temps jadis…

Dans la mythique salle du Vieux-Colombier, sous la chaleureuse charpente en bois rappelant la coque d’un bateau renversé, se tenait ce samedi 4 mars une journée particulière intitulée “Il était une fois… la Comédie-Française au Théâtre aux armées”. Le spectateur du XXIème siècle était convié à un voyage à remonter le temps, un retour de cent ans en arrière, pour revivre cette période de 1916 lorsque la Comédie-Française se produisait aux abords du champ de bataille pour tenter de divertir les poilus.

Sous la houlette artistique de Coraly Zahonero, sociétaire de la Comédie-Française, la traditionnelle coordination et organisation d’Agathe Sanjuan, conservatrice-archiviste de la Maison, quelques comédiens de la Troupe – Michel Favory, Bruno Raffaelli, Sylvia Bergé, Anne Kessler, Coraly Zahonero, Elliot Jenicot et Rebecca Marder, accompagnés d’Agathe Sanjuan pour les commentaires historiques et de Benoît Urbain au piano – rejouaient pour nous des morceaux d’anthologie en se glissant dans la peau de leurs illustres ancêtres : l’administrateur de l’époque Emile Fabre, le chanteur Mayol, les sociétaires Cécile Sorel et Julia Bartet, les pensionnaires Béatrix Dussane et Elisabeth Nizan…

Sur la petite scène du Vieux-Co, comme le nomment familièrement les habitués, un décor de fortune prenait place devant celui de “20 000 lieues sous les mers”, le spectacle alors en cours : un grand drap blanc suspendu au milieu du plateau, une imposante malle en osier recouverte d’une fine planche de bois pour faire office d’estrade, quelques chaises et deux portants de costumes, les changements étant effectués à vue. Un décor de fortune pour un théâtre de fortune comme l’était celui du Théâtre aux armées. Sur le grand drap blanc étaient par moments projetées d’émouvantes images d’archives de poilus, spectateurs de l’époque regroupés par milliers. Au programme, des extraits de pièces lus, brochure en mains, par les comédiens actuels : “Le Mercure galant ou la Comédie dans titre” d’Edmé Boursault (1683), “Démocrite” de Jean-François Regnard (1700) ou encore “La Cinquantaine” de Georges Courteline (1895). Un répertoire comique entrecoupé de poèmes et de chansons tels que “Ah ! ma chère, si tu savais”, une chanson grivoise d’Edmond Famechon (1896) magnifiquement interprétée par Rebecca Marder ou la célèbre “Quand la Madelon” chantée par Sylvia Bergé, dont les talents de chanteuse ne sont plus à démontrer, et reprise en chœur par une salle comble et enthousiaste.

La comédienne Coraly Zahonero©Stéphane-Lavoué, collection/Comédie-Française

Les poèmes patriotiques avaient bien évidemment aussi toute leur importance dans cette programmation de temps de guerre : tout d’abord, le “Salut des comédiens aux soldats du front” de Miguel Zamacoïs (1916) interprété en guise de prologue lors de chaque représentation, mais aussi “C’que c’est qu’un poilu”, poème de circonstance de Romain Coolus (1916), lui aussi dit en début de spectacle, dans un genre un peu plus léger, ou encore “Allemagne au-dessous de tout”, une parodie de l’hymne allemand “Deutschland über alles” écrite par Jean Aicard sur une musique de Blanche Poupon. La matinée de ce 4 mars 2017 comportait également des lectures de documents historiques extrêmement instructifs et éclairants sur le Théâtre aux armées, tels des extraits de journaux de Béatrix Dussane, Cécile Sorel, Elisabeth Nizan ou encore des lettres d’Emile Fabre et de Sarah Bernhardt. La grande Sarah Bernhardt dont le spectateur émerveillé eut l’immense surprise d’entendre la voix restituée par le microsillon interpréter la “Prière pour nos ennemis” de Louis Payen. Un moment d’intense émotion avant de terminer sur le premier couplet de “La Marseillaise” interprété avec non moins de conviction par la délicieuse Rebecca Marder.

Saluons la belle occasion que sont ces Journées particulières de nous replonger dans l’histoire de l’illustre Maison et dans l’Histoire tout court. Inaugurées la saison dernière, ces journées proposent de revisiter le passé de la noble institution à travers son Répertoire qui compte aujourd’hui près de trois mille pièces. Ainsi, le spectateur est-il invité à revivre une représentation d’autrefois à travers la lecture d’extraits de pièces par les comédiens de la Troupe, chaque journée étant placée sous la responsabilité artistique de l’un d’entre eux.

Comment jouait-on à la Comédie-Française il y a une ou plusieurs centaines d’années ? Quelques décennies auparavant, chaque soirée comportait deux pièces, la petite ou « lever de rideau » précédant la grande. Quelle fut donc la carrière de ces pièces qui jouaient la complémentarité et qui aujourd’hui ne sont plus jamais données ? Quels étaient les auteurs et acteurs d’autrefois ? Tout autant de questions auxquelles ces représentations apportent des réponses. Grâce aux registres journaliers tenus depuis 1680, et dont La Grange (1635-1692), comédien et fidèle compagnon de Molière, fut l’initiateur, tout ce qui se passe dans la Maison de Molière depuis sa création est consigné. Ainsi, à partir d’une date “particulière”, les spectateurs d’aujourd’hui peuvent-ils porter un regard neuf sur des événements théâtraux et historiques arrachés à l’oubli.

Théâtre du Vieux-Colombier. ©Brigitte Enguérand

La saison passée furent présentées cinq Journées particulières : celle du 7 novembre 1789 (“À la Comédie-Française, il y a 226 ans…”) où furent lues le “Charles IX” de Marie-Joseph Chénier, suivi du “Somnambule” de Antoine de Pont-de-Vesle, le répertoire vivant du XVIIIe siècle à travers les 14 décembre 1723, 1740, 1765, 1774 et 1788 et la date du 9 janvier 1691(“À la Comédie-Française, il y a 324 ans…”) où une femme, Catherine Bernard, prit la plume et créa une tragédie politique, “Brutus”, suivie de “La Dragonne” de Desmarres. Puis vinrent la Journée particulière du 7 avril 1848 (“À la Comédie-Française il y a 168 ans… ”) avec, au programme, “L’École des maris” de Molière, “Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée” de Musset (création de la pièce) et “Les Plaideurs” de Racine et, pour finir, celle du 22 juin 1777, avec “Le Siège de Calais” de Pierre-Laurent Buirette de Belloyet et “L’Anglais à Bordeaux” de Charles-Simon Favart. Il est intéressant de noter que nombre de ces pièces nous sont aujourd’hui totalement inconnues, hormis bien évidemment celles de Molière, Musset et Racine.

Cette saison, d’autres curiosités furent mises au grand jour avec notamment la Journée particulière du 1er décembre 1778 (“À la Comédie-Française il y a 238 ans… ”) avec les représentations à Versailles du “Philosophe marié ou le Mari honteux de l’être” de Destouches et “Les Trois Frères rivaux” de Joseph de La Font, et celle du 24 janvier 1891 (“À la Comédie-Française, il y a 126 ans…”) lors de laquelle la Comédie-Française présenta la nouvelle pièce de Victorien Sardou, “Thermidor”, dans laquelle l’auteur osait dépeindre Robespierre sous un jour défavorable.
Ces Journées particulières sont décidément une bien belle initiative. Au plaisir du spectacle s’ajoute celui de la (re)découverte de notre patrimoine littéraire et de notre histoire. Elles feront tout autant le bonheur des amoureux de théâtre que des passionnés d’histoire. Puissent ces témoignages d’une grande valeur perdurer de nombreuses saisons…

Isabelle Fauvel

Prochain Journée Particulière : samedi 10 juin 2017 à 15h (responsabilité artistique : Laurent Natrella).

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2 réponses à La Comédie-Française au temps jadis…

  1. SEGERER Joëlle dit :

    Aucune pièce, semble-t-il, d’Olympe de Gouges qui pourtant, a été un auteur prolixe (et engagé (dénonciation de l’esclavage, lutte pour l’émancipation des femmes). Mais il est vrai que le Français lui a souvent mené la vie dure…

  2. Bruno Sillard dit :

    Merci pour ce papier, Les Soirées de Paris comme je les aime, bon d’accord j’aime souvent! Le sujet mérite , penser qu’il y a une trentaine d’années entre Le CID et DOM JUAN, et quelle évolution dans le déroulé et l’écriture.
    Au musée de la musique, je me rappelle d’une présentation de l’art de la déclamation, au XVIIme par exemple avec une gestuelle figée, Perette et le pot au lait donnait
    Perette et le pot au laitTTE)
    Quoi ? moi hors sujet ?

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