« Jardins »: un petit coin de paradis sans parapluie

Au moment où la nature renaît et nous offre des explosions de couleurs et de fragrances, alors que la douceur printanière (relative) nous invite à prendre l’air, le Grand Palais nous propose lui aussi sa part de nature, mais muséale. Sobrement intitulée « Jardins », cette exposition explore tous azimuts ces univers tour à tour rustiques et précieux qui n’en finissent pas d’inspirer les artistes qu’ils soient peintres, photographes, cinéastes, céramistes, joailliers… ou bien sûr jardiniers et paysagistes. Bien que limitée dans l’espace à l’Europe de l’ouest et dans le temps, à la période qui va de la Renaissance à nos jours, l’exposition insiste sur la dimension infinie des jardins en commençant sous les auspices de Gilles Clément « Pour faire un jardin il faut un peu de terre et l’éternité » et en se poursuivant avec Michel Foucault « Le jardin c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde ».

Pour la parcourir il vous faudra un peu moins de temps, mais comptez pas loin de deux heures tant elle est luxuriante. Prenez de bonnes chaussures, éventuellement une boussole (c’est un vrai labyrinthe) et pour herboriser, un calepin suffira. Et c’est parti, de la plus petite parcelle du monde, la « Petite touffe d’herbe » de Dürer (11,7 x 14,7 cm), chef d’œuvre de précision, à la très onirique « Branche Fleurie  » de Redon (247 x 163 cm), la déambulation est semée de tout ce que les merveilles de la nature ont pu inspirer à l’homme. Nature dominée, ordonnée, mise au service des plaisirs des sens, le mot paradis vient du perse ancien pour jardin; ou bien des besoins, les jardins des simples et potagers, la maîtrise du genre a pris une dimension politique avec les grandes mises en scène des monarques du Grand Siècle puis des jardins paysagers anglais inspirés par la peinture et la philosophie. Miroirs du monde, les jardins évoluent au gré des cultures et des sociétés qui les imaginent, et se renouvellent indéfiniment. La promenade imaginée par le Grand Palais nous fait parcourir ces chemins, illuminés par toutes les couleurs du temps.

Si la part faite à l’art est imposante, la nature nourricière n’est pas oubliée. Présente sous la forme d’un damier composé de petits tas de terres prélevés le long de la Loire par l’artiste japonais Koichi Kurita, elle ouvre l’exposition. Ce sera tout, car le vivant, pour des raisons de conservation, est interdit dans les musées. De fait, l’air et l’eau sont représentés par deux tableaux de Constable, « Études de nuages » (1821). Les plantes, dénominateurs communs de toutes les formes d’expression qui vont suivre, sont présentées à la croisée des chemins, entre rigueur scientifique et sensibilité artistique. Des herbiers, célèbres comme celui de Jean-Jacques Rousseau, ou très émouvant comme celui dit des tranchées de Louise Gailleton, composé de plantes envoyées du front par les Poilus, côtoient des représentations picturales très fidèles telles les gravures de Maria Sybilla Merian (vers 1917), les aquarelles de Jacques Le Moyne de Morgues (vers 1585), ou bien les gouaches de papiers découpés de Mary Delany (vers 1778). Et bien sur Dürer, avec notamment son minuscule Bouquet de violettes (1490). Quand la précision touche au sublime cela donne les fleurs de verre créées par Léopold et Rudolf Blaschka pour le Musée botanique de Harvard, Massachusetts vers 1900.

Anna Atkins : © Muséum national d’histoire naturelle (Paris)

Les photographes semblent fascinés par les formes que peuvent prendre fleurs et plantes, et en les isolant s’appliquent à les styliser, comme Man Ray ou August Sander dans les années 1930, à la suite de Karl Blossfeldt dont les photos de végétaux en gros plans prises au début du XXe siècle touchent à l’abstraction. C’est un peu le cas des étonnants cyanotypes sur papier d’Anna Atkins obtenus en plaçant directement des feuilles sur des plaques photosensibles (vers 1840). Cette première partie de l’exposition (1er étage) allant de la Botanique au Mixed-Border (plate-bande de plantations mixtes in french) nous régale aussi de tableaux de Girolamo Pini (XVIe-XVIIe) ou Hyacinthe Rigaux qui dialoguent avec Delacroix, Cézanne, ou encore Patrick Neu, dont les aquarelles d’iris renouent avec les recherches formelles des photographes du début du XXe siècle (2002). Ensuite, les jardiniers sont à l’honneur dans une salle qui leur est réservée et qui n’est pas la moins intéressante. On est accueillis par le magistral tableau d’Emile Claus, « Le Vieux Jardinier » (1885) entouré d’outils divers et variés et de traités de jardinages, et de films dont on ne se lasse jamais : « L’arroseur arrosé des Frères Lumière » (1895) et « Edward aux mains d’argent » de Tim Burton (extraits).

Cap sur la seconde partie, où sont dévoilées les origines des nains de jardin avec les plâtres « Nanogenèse » (artiste inconnu). Chaque salle est nommée selon le lexique des jardins. Dans l’Allée, vous longez une série de plans et vues de jardins, à l’accrochage très Salon des artistes. Les cartels sont disposés aux deux bouts, ce qui oblige à faire des allers et retours. Mais c’est l’occasion de voir et revoir la fresque du photographe Yann Morel, composée de 53 images différentes de jardins européens (2014). Ce qui vous conduira au Bosquet, dédié à la fête et au songe. De Sébastien Vrancx, Fête dans les jardins du duc de Mantoue (1595) à Picasso, Femme nue dans un jardin (1934), les grands peintres d’une nature propice aux jeux, tour à tour mystérieux et sensuels, sont là, Fragonard et Watteau, bien sûr, mais aussi Hubert Robert et Carmontelle. Et Monet, incontournable, car sans doute le seul à avoir été à la fois jardinier et peintre, artiste du motif comme du tableau.

Emile Claus. Le Vieux jardinier © Liège, Musée des Beaux-Arts / La Boverie

Au Belvédère, retour à la raison ( ?) avec les jardins historiques dont les vastes proportions ont nécessité de très grands formats. Tous dénotent de la volonté des artistes d’aller de l’infiniment grand à l’infiniment petit, en rendant compte des perspectives sans fin des parcs tout en représentant avec précision bosquets, parterres et jeux d’eau. Etienne Allegrain, avec Le château de Saint-Cloud (1675) nous balade autour des bassins et nous perd dans les méandres de la Seine, tandis que Brueghel l’Ancien embrasse dans un tout, scènes pastorales au premier plan et vie de château très ordonnancée en arrière plan (Château de Mariemont. 1612).

La Promenade est une traversée du XIXe siècle et du début du XXe. Les Impressionnistes qui ont tant magnifié la nature sont très présents et ils forment un joyeux mixed-border, pour le coup, avec les Nabis, leurs brillants confrères de la Sécession viennoise et bien d’autres. C’est sans doute la salle la plus colorée et la plus lumineuse et aussi celle où l’on se sent le plus en terrain connu. C’est une bonne idée de mettre côte à côte, Berthe Morisot, « Bougival » (1884) et Bonnard, « Jardin » (1934), et ainsi juxtaposer la lumière pâle d’Île-de-France à celle, éclatante, de la Méditerranée. Tous les jardins du monde s’épanouissent sous tous les cieux et suscitent autant d’ardeur créative. On en est vite convaincus, même en contemplant le jardin l’hiver peint par Vuillard, ou abandonné, sous l’objectif mélancolique d’Eugène Atget. Mais cette salle s’appelle Passage et mène à la dernière, Perspectives. On repart donc en traversant les jardins de tous les possibles, ceux de Redon, mais aussi de Magritte, Paul Klee et August Macke, avec pour horizon, le jardin planétaire de Gilles Clément.

Marie-Françoise Laborde

Jusqu’au 24 juillet au Grand Palais

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