Caravanes zombies

Et puis un jour sans en avoir pris conscience, quelqu’un a fermé la porte pour la dernière fois, tout en anticipant les délices du prochain été, entre limonades et boissons anisées. Mais l’année d’après, personne n’est venu et les saisons suivantes non plus. L’herbe folle que l’on fauchait joyeusement au début des vacances a pris ses aises. De la mousse est apparue sur le toit de la caravane. Les fenêtres se sont opacifiées. Les parois ont scellé des souvenirs décolorés en leurs flancs.Et puis un autre jour, bien plus tard, quelqu’un a ouvert la porte. Quelqu’un est entré. Un gamin, plusieurs peut-être, qui ont humé d’un coup toute une atmosphère familiale restée confinée. Et pourtant ils n’ont rien saccagé.

L’intérieur est intact. Les rideaux sont toujours tirés. Il y a là de quoi dormir pour deux ou trois personnes. Un étroit cabinet de toilette avec sa petite fenêtre laisse entendre qu’avant le dernier départ, un ménage soigné avait été fait. Le lavabo est bleu clair. Depuis que la porte est restée ouverte, l’air circule en permanence. On n’ose cependant troubler ce sépulcre quiet.

L’autre caravane, au fond du terrain, n’a pas connu le même sort. Elle est plus grande. La famille a dû s’agrandir. Mais à l’intérieur de celle-là quelqu’un s’est défoulé. D’une profanation effrénée a découlé un bazar désolant. Les meubles sont sens dessus dessous. L’atmosphère régnante s’en est trouvée sinistrée.

Chaque été l’on peut constater que ce caravaning zombie s’étend. À considérer ces caravanes abandonnées au milieu d’arbres devenus trop grands, un film en huit millimètres redémarre intérieurement.

La caravane abandonnée. © PHB/LSDP

Au départ il y a toujours un bout de terrain agricole vendu en bord de route. Le but est d’y installer une caravane que l’on n’aura pas à tracter chaque été. Parfois des amis amènent la leur. Et les vacances peuvent commencer. Avec des odeurs de frites, de saucisses saisies sur le barbecue au milieu d’une fumée âcre. Avec un poste de radio qui diffuse sur les grandes ondes toutes les étapes du Tour et chaque midi le Jeu des Mille Francs. Lucien Jeunesse (1918-2008) était l’invité perpétuel qui s’invitait au milieu des familles en lançant son fameux « Chers amis bonjour ».

Ces spots éteints sont entrés dans une longue nuit. Sur le littoral, quand personne ne vient plus, les terrains sont discrètement rachetés par les municipalités. Car le caravaning côtier, caractérisé par la modestie de ses pratiquants a fini par être mal vu. La loi voulait en effet que les caravanes et autres mobiles homes soit retirés à la fin de chaque saison et qu’en tout état de cause, elles soient installées à une profondeur d’au moins cent mètres pour ne pas gâcher le paysage. On ne voulait pas de ces gens, de ces pauvres disons-le. On voulait les parquer dans des endroits dédiés. Un maire écolo du Finistère avait même décidé en 2016 d’en appeler à la justice pour faire dégager les intrus dont l’image ternissait le paysage. Sagement, les tribunaux n’ont semble-t-il pas donné suite, pas délivré de sanctions. Et encore plus sagement, d’autres maires ont fini par procéder à des rachats discrets.

Mais les campements intérieurs eux, en retrait des côtes, ont été oubliés. Ils jalonnent les petites routes à l’ombre d’arbres qui ont fini par reprendre la maîtrise des aîtres délaissés. Les ronces, les massifs de mûres, les orties, ont fait le reste, rendant souvent inaccessibles, les carcasses vouées à la déshérence, à la désagrégation lente. La nature affectueuse en préserve néanmoins les restes, dans une sorte de tombeau végétal qu’il ne faut pénétrer qu’avec tact. Ici en effet, des familles ont vécu. Leur âme y est toujours perceptible, comme une ombre dansante.

PHB

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Une réponse à Caravanes zombies

  1. de FOS dit :

    Il est une caravane dramatiquement délaissée par son habitante. Elle stationne dans un jardinet clos dont le portail sommaire est régulièrement fleuri par des voisins attentionnés. J’ai cru un moment que c’était celle de la photo… Une photo, une chronique et voilà que resurgissent en nous de douloureux souvenirs.

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