Quand la toile de Jouy se fait coquine

L’amour est une construction sociale. On le savait déjà. Le musée de la Toile de Jouy nous invite à une redécouverte des codes et des jeux de l’amour à travers quelques unes des toiles de ses collections sorties des réserves et bien souvent restaurées pour l’occasion. Un voyage à travers l’amour de 1760 à nos jours.

Une occasion unique pour nous de réviser nos classiques, à commencer par la mythologie gréco-romaine : Cupidon (Éros en grec) apparaît dès le 6e siècle av JC. Il est le fils de Vénus (Aphrodite déesse de la beauté et de Mars (Arès) dieu de la guerre). Chez les romains Jupiter, le roi des dieux, ordonne à Vénus de le tuer. Vénus désobéit et va  sauver Cupidon en le cachant dans les bois où il apprend à se servir d’un arc et de flèches. Ainsi est née une des représentations symboliques de l’amour : Cupidon et son arc dont les flèches enflamment les cœurs. Les « amours ailés » sont ainsi souvent pris pour des angelots alors qu’ils sont beaucoup plus espiègles.

Passons sur l’antiquité et attardons nous sur le 18e siècle voluptueux où l’amour est une guerre aimable, un jeu de séduction et de plaisir ou dire « je t’aime » veut dire « je vous désire ». À la suite des philosophes des Lumières, l’individu fait ses propres choix éclairés et l’amour est mis en avant dans une recherche du bonheur immédiat parfois simplement physique qui se substitue à la quête du salut chrétien.

L’amour galant devient l’idéal français de l’amour au 18e. Il prône la tendresse, la sincérité, le respect mutuel, et la fidélité dans une absolue discrétion. Puis sous l’influence du courant libertin cet idéal évolue vers une quête hédoniste du plaisir charnel à l’instar du peintre François Boucher qui invente les codes picturaux de la galanterie. Son élève Fragonard y ajoutera une dimension charnelle, un érotisme suggéré et il reprend en le modifiant les thème des fêtes galantes inventées par Watteau. Tous ces codes sont repris par les dessinateurs des toiles de Jouy.

Ainsi l’innocent jeu de « Colin Maillard »  est à l’époque un jeu d’adultes apprécié pour ses sous entendus galants et éventuellement les attouchements qu’il autorise préfigurant certaines pratiques actuelles beaucoup moins innocentes. Quoique… Plus coquin encore, si cela est possible, dans la scène de l’escarpolette ( une simple balançoire suspendue) les deux jeunes hommes sont placés volontairement en contrebas de façon à regarder sous les jupes de la jeune femme….

La révolution va mettre un terme à ce libertinage galant et augurer du triomphe de la bourgeoisie industrieuse. Le 19e sera romantique et va exalter les grandes passions amoureuses souvent malheureuses. La passion, c’est l’amour violent, douloureux et tragique qui se perd en lui même. La passion se heurte à un obstacle qui l’empêche de s’accomplira comme la perte de l’être aimé : Paul voit Virginie périr sous ses yeux. L’histoire d’Héloïse et Abélard, une reprise du moyen âge, ne finit pas mieux.

À la révolution le principe du mariage civil est entré dans la constitution de 1791. Dès lors il passe d’un sacrément religieux à un simple contrat civil qui peut se défaire par un divorce ce qui entraîne temporairement une libération des mœurs. Puis la Restauration supprime ce droit. À la fin 19e on assiste dans les productions normandes et alsaciennes à un retour à un ordre social moral et chrétien avec la valorisation du mariage laissant la passion aux pages des romans. La rigueur morale souvent de façade tente de s’accommoder de l’amour romantique. Les jeunes gens rêvent d’amour-passion en lisant des romans puis finissent par se ranger dans un mariage organisé par la famille et l’entourage. Un grand nombre de toiles sont imprimées sur le thème du mariage, commandées pour meubler la chambre nuptiale. Toutes représentent de façon didactique la demande, les préparatifs, la cérémonie religieuse et le repas de noces.

De nos jours la toile de Jouy suit l’évolution des mœurs et se libère, les éditeurs rivalisant de créativité et, tout en respectant les codes graphiques, les détournent pour des scènes plus osées: Ainsi Alessio Slonimsky qui reprend l’organisation de scènes en îlot pour la toile  « Amour » (éditions Nobilis). L’ambiance est de plus en plus torride avec Pascale Risbourg et son « Érotic Toile de Jouy » (ci-contre) ou encore « l’Éducation sentimentale » de la maison Thévenon dans un style de chinoiseries 18e détournées. Des productions qui trouvent sans aucun doute leur public.

Dommage que la boutique qui clôt l’exposition et qui est par ailleurs remarquablement achalandée ne nous permet pas de repartir avec un petit souvenir galant. Sans doute faudra-t-il s’adresser directement aux éditeurs.

Marie-Pierre Sensey

Jusqu’au 14 février 2018 Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas

PS: Et pour celles et ceux qui désireraient approfondir le sujet, nous ne pouvons que conseiller l’excellent roman graphique « Une histoire du sexe » de Philippe Brenot et Laetitia Coryn, joliment documenté et illustré de façon très drôle. Les Arènes BD.

« l’Éducation sentimentale » de la maison Thévenon (détail) Photo: MPS

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Une réponse à Quand la toile de Jouy se fait coquine

  1. Derouin dit :

    Ça donne envie de se payer une toile…

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