Au musée toutes affaires cessantes

Sous la pression ambiante, pousser de nos jours la porte d’un musée équivaut à se rendre aux urgences. Névroses unilatérales sur le climat, excès sexistes, chômage, migrants,  terrorisme,  sorties de route fréquentes d’un président américain hors de contrôle, toutes sortes de choses qui nous poussent à des réflexes de réfugiés. Le Musée d’Art moderne de la ville de Paris qui vient de réorganiser ses collections permanentes fait dès lors figure de havre béni, d’enclave sanitaire d’où la pression extérieure est exclue.

Le contrôle à l’entrée des musées est la seule concession aux temps qui changent. Pour le reste et bien qu’il s’agisse d’un endroit clos, on y respire enfin différemment. Ici il n’y a que l’art qui a voix au chapitre. Avec le réagencement général du Musée d’Art moderne qui remonte au début du mois de décembre, il nous faut trouver de nouveaux repères. Les grandes œuvres propres au musée sont bien là. Delaunay et ses toiles géantes, Foujita et son merveilleux nu « à la toile de Jouy », l’extraordinaire « Femme aux yeux bleux » d’Amadeo Modigliani, les « Disques » de Fernand Léger, les efforts d’un Picabia pour échapper aux étiquettes, la « Femme à sa toilette » de Bonnard,  nous rassurent et nous soulagent. Des dizaines d’années plus tard, elles n’ont rien perdu de leur vigueur, de leur modernité et même, elles réussissent à faire de l’ombre à des auteurs plus récents. L’omniprésence d’un Dufy ou d’un Matisse à travers des réalisations monumentales dépasse notre champ de vision habitué au cadre étroit des écrans de téléphone. Sans compter des espaces monographiques comme la « Suite Vollard »composée de 100 gravures réalisées par Pablo Picasso entre 1930 et 1937 et qui nous est offerte ici dans son intégralité. De quoi étancher une soif dont on ne soupçonnait pas l’état critique.

Toile de Delaunay, détail. Photo: PHB/LSDP

La visite est d’autant plus généreuse que rappelons-le, l’accès aux collections permanentes est gratuit. Et de comprendre qu’elle ne sera pas suffisante tant l’offre est variée, démesurée, de réaliser qu’il faudra y revenir, ajoute une satisfaction supplémentaire avec l’idée d’un plaisir disponible à volonté. D’autant que certaines œuvres que l’on croyait bien connaître nous font, c’est leur force,  la grâce de découvrir un détail nouveau, une toile dans la toile, une peinture dans la peinture, une abstraction dans le concret, une touche de réel dans l’irréel.

La nouvelle donne du Musée d’Art moderne, avec des sections allant du nouveau réalisme à l’art conceptuel en passant par l’abstraction géométrique est d’autant plus réjouissante qu’ici règnent un espace et une luminosité savamment exploités. Le tout profite aux accrochages bien sûr mais participe aussi à notre confort, nous encourageant à aller et venir jusqu’à l’étourdissement.

L’art détourne avec bonheur notre concentration constamment mobilisée par les médias. Il nous extirpe de ces injonctions proférées par des responsables politiques qui veulent nous impliquer toutes affaires cessantes sur des sujets jugés cruciaux et vis à vis desquels nous sommes la plupart du temps impuissants. L’abstraction quant elle nous happe, nous dévoie, nous nettoie enfin. On va au musée comme on s’assoit sur les bancs d’un jardin rien que pour entendre le vent siffler entre les branches. Notre sensibilité s’y libère. En changeant, le Musée d’Art moderne nous prouve qu’il est vivant, que nous sommes vivants. Tout le contraire d’un mausolée.

PHB

 

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2 réponses à Au musée toutes affaires cessantes

  1. Marie-Hélène Fauveau dit :

    beau texte merci de nous rincer l’âme

  2. cattoire dit :

    Merci pour ce texte qui donne envie de retourner illico dans ce musée que je connais beaucoup moins bien que d’autres plus médiatiques. Et si l’art pouvait sauver le monde ? Mes meilleur vœux à toute l’équipe des Soirées de Paris 🙂

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