Les années gitanes des Lefranc

Tout commence en 1957 au cœur du vieux Paris, à deux pas de la place Saint-Michel. Au numéro 16 de la rue des Grands Augustins, une porte étroite s’ouvre sur le cabaret espagnol Le Catalan. C’est à l’époque l’un des très rares endroits de la capitale où l’on peut entendre du flamenco. Avant de devenir ce lieu dont se souviennent encore les vieux aficionados, l’endroit avait été fréquenté par les artistes. Picasso, qui habitait en face (c’est au numéro 7 de la rue qu’il peignit son chef-d’œuvre Guernica) en avait pratiquement fait sa cantine.

C’est là qu’il avait rencontré celle qui devint sa compagne pendant une dizaine d’années, Françoise Gilot. L’établissement accueillit un grand nombre d’écrivains, de peintres, d’hommes de théâtre avant de changer de public et de devenir vers les années 1950 ce qu’on appelle aujourd’hui un tablao, salle de spectacle réservée au flamenco.

Touchés depuis peu par la grâce flamenca, Pierre Lefranc (angliciste, professeur d’Université, c’était d’abord un amateur de jazz) et sa femme Yane fréquentent avec assiduité le cabaret. «Pour ignorants que nous étions à l’époque, écrit Yane, ces spectacles étaient une initiation au chant et à la danse et nous satisfaisaient». Les artistes sont de qualité et transmettent le flamenco de tradition, mais… «nous pressentions qu’il existait autre chose de plus profond, de plus important, de plus authentique quelque part ailleurs et sans doute en Espagne». Cette intuition allait se confirmer un soir par une rencontre déterminante. Était annoncé un chanteur gitan de passage, un certain Rafael Romero. Pour les Lefranc, ce fut une révélation, autant pour le personnage («le teint bistré, les cheveux calamistrés, un nez en bec d’aigle, des yeux vibrant de passion et de malice») que pour son art : ce gitan andalou à la voix éraillée possédait une sincérité et une profondeur dont peu de payos (non gitans) pouvaient se prévaloir. Une amitié forte va rapidement unir le cantaor gitan aux Lefranc qui se rendent bientôt à Madrid (ils y fréquentent la fameux tablao La Zambra aujourd’hui disparu), puis en Andalousie. Une série de rencontres et de heureux hasards les mettent en contact avec des personnages hauts en couleur qui leur servent de guides dans un milieu généralement fermé et peu accessible. Lors d’une mémorable après-midi de fête dans une famille gitane, pour la San Juan, ils se voient adoubés pour leurs hôtes : « ¡ Que sean gitanos como nosotros ! » (“Qu’ils soient gitans comme nous“). L’amitié que leur portèrent les familles gitanes fut sans égale.

Rafael Romero Photo: Yane Lefranc

Ce sont ces années exceptionnelles que Yane Lefranc a décidé de livrer dans un ouvrage récemment paru chez L’Harmattan. Elle y raconte avec talent les rencontres avec ces familles à une époque où les conditions de vie, voire de survie, étaient particulièrement difficiles. Lire ces souvenirs, découvrir des anecdotes souvent savoureuses, permet de pénétrer dans l’intimité de personnages hors du commun dont certains deviendront par la suite les grands noms du Cante Flamenco, des noms qui parleront à tous les amateurs : Manolo Caracol, Fernanda et Bernarda de Utrera, Roque Montoya Jarrito, la Perla de Cadiz… sans oublier le guitariste (non gitan) Perico el del Lunar, qui fut à l’origine de la toute première Anthologie du chant flamenco d’abord publiée en France en 1954 avant de sortir en Espagne deux ans plus tard pour la firme Hispavox.

L’ouvrage de Yane Lefranc ne se veut certainement pas un traité de flamencologie (à l’inverse de celui de son mari «Le Cante Jondo», ouvrage de référence publié par l’université de Nice en 1998, et dont il existe une version espagnole publiée par l’Université de Séville) mais il possède l’immense mérite de la proximité et permet de mieux comprendre le mode de vie et de pensée de ces gitans au grand cœur pour lesquels le chant flamenco est indissociable de la vie elle-même. Avec un brin de nostalgie mais aussi beaucoup de tendresse,Yane Lefranc nous fait revivre ces années où l’art flamenco se pratiquait essentiellement au sein des familles, loin des scènes.

Quant au chanteur Rafael Romero (ci-contre), qui mourut dans la pauvreté et l’oubli en 1991, il possède aujourd’hui son buste dans son village natal d’Andujar (province de Jaén). Ce buste avait été offert par ses admirateurs japonais de la Peña flamenca de… Tokyo qui lui vouent un véritable culte. On sait que le Japon est, après l’Espagne, le pays au monde qui possède le plus d’amateurs de Flamenco.

Gérard Goutierre

« Les années Gitanes », L’Harmattan, collection Cabaret. 14,50 €

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