La modernité vers la fin

En 1957, la forme extravagante de ce téléviseur préfigurait l’avenir. Sur l’unique chaîne de l’époque la famille réunie pouvait s’émerveiller d’émissions ô combien excitantes comme « Papa a raison », « Le tour de France de deux enfants » ou encore « Les enquêtes du commissaire Prévost ». La machine avait été conçue par un certain Philippe Charbonneaux (1917-1988). Aujourd’hui inerte, avec qui sait, de vieux échos de soirées disparues enfouis dans ses tubes, elle est visible au Centre Pompidou  dans le cadre d’une exposition sur l’Union des artistes modernes (UAM).

Très vaste exposition au demeurant puisqu’elle court du début du 20e siècle jusqu’à jusqu’à l’orée des années soixante. En 1929, un groupe d’artistes « modernes » se fait éconduire par la SAD, la Société des artistes décorateurs. Lesquels décident alors de faire « sécession » et de créer l’Union des artistes modernes. La première manifestation de l’UAM a lieu dès 1930. Le mouvement se veut l’expression d’un courant esthétique moderne en lien avec l’industrie comme le Bauhaus en Allemagne ou De Stijl aux Pays-Bas. La trace de toute cette appétence pour l’avenir et ses avatars matériels nous entraîne chronologiquement de salle en salle. Il y a beaucoup de choses à voir avec de grandes signatures comme Robert Mallet Stevens, Charlotte Périand, Cassandre, Fernand Léger ou encore le couple Delaunay toujours à l’affût des bons coups. Affiches, (merveilleux) intérieurs de l’entre-deux guerres, extérieurs, plans d’architectes, meubles, l’exhaustivité est au rendez-vous. Il y a avait à ce moment comme une élévation générale de la pensée qui se matérialisait par des décors, beaux, homogènes et pour tout dire élégants. Encore que cela nécessitait des moyens qui n’étaient pas à la portée du premier venu.

Mais le regard diverge dans cette scénographie abondante. Il y a tant à voir que l’on s’y perd. Et c’est au visiteur au fond qu’il revient de transformer sa propre curiosité en fil directeur mais après tout pourquoi pas, c’est l’époque inclusive et participative qui veut ça.

Il y a par exemple ce très discret projet de Fernand Léger pour l’hôpital de Saint-Lô consistant à colorer l’établissement de rouge, de bleu et de jaune. Dommage qu’il n’ait jamais vu le jour. Mais l’œuvre est restée sur le papier et c’est l’un des grands bénéfices de ce genre d’exposition que de pouvoir y jeter un œil surtout si l’on veut bien souvenir des bâtis singulièrement décourageants qui ont été érigés dans toute la période hâtive de la reconstruction. Époque qui scelle également le sort de l’UAM: elle va se dissoudre en 1958. Et la dernière étape du parcours est composée de ces objets modernes qui permettaient à chacun de se croire partie prenante d’un siècle en cours d’accélération. On y voit un ventilateur, un conditionneur d’air et même un fer à repasser. Ce que l’on appelle les « formes utiles » mais pourtant belles à regarder.

De nos jours cette exigence d’élégance ne s’est pas, loin s’en faut, popularisée. La banalité se rencontre partout au sein des foyers les plus modestes et aussi chez ceux qui auraient les moyens de faire mieux. La religion est « aux roof-top » et autres terrasses en « attique ». La satisfaction a baissé de niveau. La stérilisation de l’habitat multiforme, responsable, avec potager d’altitude et ruches aux balcon, nous parle également de modernité mais avec moins de talent que dans l’entre-deux guerres. On s’enorgueillit par ailleurs d’avoir à la maison un assistant électronique doué de parole. Comme l’écrivait le quotidien Libération cette semaine, le fait de payer pour avoir un espion chez soit est assez inédit. L’objet finira bien par être exposé un jour en tant que symbole d’une évolution sociétale qu’il est prématuré de qualifier mais bien temps de se méfier.

PHB

 

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Une réponse à La modernité vers la fin

  1. bruno sillard dit :

    Quand tu parles du Commissaire Prévost ne fais-tu pas plutôt allusion à la série qui modela toute les séries policières futures . C’était entre 1958 et 1972 « les Cinq dernières minutes » . Vous vous rappelez du commissaire joué par Raymond Souplex. Il connut une popularité inimaginable pour l’époque, Le commissaire, vous vous souvenez? Mais Bon Dieu, mais c’est bien sûr, le commissaire Bourrel.

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