L’imposant courrier reçu par le « gros paresseux » Apollinaire

« Oui ou non, veux-tu bien te décider, gros paresseux ? Voici quinze jours que je t’ai réclamé le “ beau poème“  annoncé par toi » . Celui qui, le 6 novembre 1912, tance ainsi Guillaume Apollinaire (lui présentant malgré tout ses « deux mains fraternelles »), est Henri-Martin Barzun, initiateur du “dramatisme“, rapidement devenu “simultanéisme“. Barzun était le rédacteur en chef de la revue “Poème & Drame“ et Apollinaire finira par répondre aux injonctions de son correspondant puisqu’il publiera dans cette revue le poème “Cortège“, repris ensuite dans “Alcools“. H.- M. Barzun fait partie de l’immense cohorte des écrivains, intellectuels, artistes, conférenciers, journalistes, hommes de lettres, personnalités connues ou inconnues avec lesquels Apollinaire a échangé un ou plusieurs courriers et qui se trouvent aujourd’hui réunis dans cinq volumineux ouvrages publiés chez Honoré-Champion. 

Il y a deux ans, le même éditeur proposait l’intégralité de la correspondance envoyée par Apollinaire : cinq épais volumes déjà, avec plus de 2000 lettres (1). Cette fois, ce sont les lettres reçues par Apollinaire : près de 5000 missives envoyées par plus de 800 personnes. À l’origine de ce travail considérable, le même Victor Martin Schmets, précieuse figure du monde apollinarien.
Un certain nombre de ces lettres étaient connues, des éditions diverses ayant publié la correspondance d’Apollinaire avec les grandes figures de son temps comme Picasso, Jules Romains, ou Jean Cocteau. Par ailleurs, un recueil très documenté de la « Correspondance avec les artistes » a été établi en 2009 par Laurence Campa et Peter Read. On retrouvera bien sûr toutes ces lettres ici, mais on découvrira d’autres documents d’une grande rareté, parfois anecdotiques, mais parfois aussi d’un véritable intérêt. Les correspondants peuvent être des relations proches et anciennes (Toussaint-Luca, son condisciple au lycée de Nice, ou René Dalize « le plus ancien de (ses) camarades »), mais elles émanent tout aussi bien d’admirateurs plus ou moins connus ou de rencontres épisodiques.

Le lecteur qui s’amusera à picorer dans l’un ou l’autre de ces volumes (pas question bien évidemment de lire à la suite les 3500 pages !) aura parfois l’impression de regarder par le trou de la serrure et de pénétrer dans l’intimité de l’écrivain… Mais ce dernier est rapidement devenu un personnage public : la diversité et la qualité de ses correspondants, la richesse de certains échanges épistolaires (une lettre de Aurel, en novembre 1914, témoigne d’une remarquable connaissance d’Alcools) montrent qu’Apollinaire est, à Paris, au centre de la vie artistique et littéraire.

Personnage incontournable de cette vie littéraire, Blaise Cendrars est présent avec une petite quarantaine de lettres envoyées à Guillaume entre 1912 et 1918. Elles frappent par leur concision. Le poète suisse ne s’épanche pas et se montre parfois presque distant, ne dépassant jamais le stade du « cher ami » ou « mon cher Guillaume ». En tout cas, les deux hommes se vouvoient et on ne sent pas de réelle complicité. Faut-il y voir la marque d’une certaine rivalité entre les deux inventeurs de langage ? Le débat existe déjà…
Dans sa préface, Victor Martin Schmets prévient le lecteur : « Il y a dans ces lettres de grandes absentes …». Il s’agit des lettres de femmes aimées ou amantes, et essentiellement les missives de Louise de Coligny (Lou) et Madeleine Pagès. Tout le monde connait les lettres enflammées que leur adressa Apollinaire, alors au Front, et qui furent publiées il y a plusieurs décennies. Il n’en va pas de même pour les « réponses » de ces femmes aimées. On ne connaît que cinq ou six lettres de Lou et une seule de Madeleine. Sans doute aux mains de collectionneurs privés ou d’ayant-droits, ces lettres compléteraient très utilement le recueil.

En revanche , le lettres envoyées par Marie Laurencin à Guillaume témoignent d’une relation assez orageuse. La cohabitation de deux artistes n’est pas toujours chose aisée…. Quelques lignes d’une missive envoyée par Marie Laurencin à Guillaume en 1908 frappent par leur tragique banalité : « Cher Wilhelm , Tout est fini entre nous. je te rends la clé« . Marie et Guillaume garderont cependant entre eux des rapports amicaux.
Chaque lettre nous donne ainsi à partager un petit moment de vie. Mais au delà de sa valeur historique, cette correspondance, dans sa multiplicité et sa diversité, témoigne surtout du foisonnement intellectuel qui animait la France d’Apollinaire au début du XXe siècle.

Gérard Goutierre

Honoré-Champion, cinq volumes, 390 €

(1) La correspondance émise

Cette chronique de Gérard Goutierre est le 2000e article publié par Les Soirées de Paris depuis leur réapparition en octobre 2010 (PHB)

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Une réponse à L’imposant courrier reçu par le « gros paresseux » Apollinaire

  1. Vive le 2000ième article et vive Philippe B., notre rédacteur en chef, qui a ressuscité les Soirées de Paris et maintient vivante la flamme apollinarienne!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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