Partitions célestes

En 1716 ou 1717, Antonio Vivaldi retranscrit sur du papier à filigrane la « Sonate pour violon RV 19 » en fa majeur. Il s’agit d’une petite merveille que l’on peut facilement retrouver sur Youtube (1) où à l’andante succède une gigue puis une gavotte. En tout six variations sur un « thème à la Corelli » comme nous explique l’un des auteurs d’un livre édité conjointement par la BnF et les éditions Textuel. Ce (très) beau livre comporte 34 manuscrits issus des plus grands musiciens du monde classique et nul n’est besoin de s’y connaître en solfège pour s’émerveiller des partitions ainsi présentées.

Le solfège calligraphié est, pourrait-on dire, une sorte de langage empruntant aux idéogrammes. Ses origines italiennes remonteraient au 11e siècle. Les profanes y voient de front la beauté du mystère. Chez les initiés au contraire la lecture d’une partition transforme leur espace mental en une salle de concert intime. Chaque manuscrit autographe du livre est accompagné d’un texte de spécialiste nous expliquant tout à la fois l’auteur, le contexte et le morceau concerné. Pénélope Driant (sauf erreur d’interprétation des initiales) nous apprend ou nous rappelle à propos de la sonate de Vivaldi, que le prêtre vénitien avait la réputation de pouvoir écrire un concerto plus rapidement qu’un copiste ce qui cadre assez bien avec ce que l’on connaît de sa musique pleine de vie. L’experte sollicitée pour l’ouvrage nous parle en l’occurrence d’un « tracé particulièrement vif et décidé« . Et si l’on écoute la RV 19 tout en considérant l’alignement des notes à la plume, tout se met en place comme si l’on apprenait subitement une autre langue.

Il n’est apparemment pas possible d’en dire autant de Johann Sebastien Bach pour sa cantate « Du Friedefürst Herr Jesu Christ » (2). C’est le seul manuscrit complet de cet auteur que détient la BnF. L’écriture de celui appréciait beaucoup Vivaldi (3) n’est pas « soignée » et rend sa lecture mal aisée. Il n’empêche que la vision de ce fouillis de croches, triple-croches, soupirs et demi-soupirs, emporte l’émotion. Et c’est le cas partout dans ce livre de grand format à maints égards délectable.

Le lecteur se trouve de fait face à la base de la création musicale, baroque, romantique et jusqu’aux grandes œuvres de l’opéra. Ils nous est ainsi donné de découvrir le manuscrit de « Tannhaüser » bardé d’indications relatives à la chorégraphie. Ce serait peut-être exagéré d’affirmer que l’on perçoit un souffle fameux mais nous n’en sommes pas loin.

La maquette est en outre richement dotée d’illustrations. Qu’il s’agisse de gravures anciennes jusqu’à une toile de Nicolas de Stael, (« Le concert » 1955) en passant par Raoul Dufy (« Orchestre » 1936) ou encore un magnifique Félix Valloton bicolore (« La symphonie » 1897). Mais de cette maquette remarquable, ce sont bien les partitions qui ont le plus beau rôle. Elles nous captivent et quelque part, dans la fosse de nos méninges en veille, un orchestre fantôme tintinnabule.

Et tout cela parce qu’un certain Guido D’Arezzo avait il y a longtemps décidé de codifier la musique à partir de sept phrases issues d’un hymne religieux:  » Ut queant laxi, Resonare fibris, Mira gestorum, Famuli tuorum, Solve polluti, Labii reatum, Sancte Johannes  » . Le « Si » est venu plus tard et le « Do » a remplacé le « Ut ». La traduction étant: « Pour que puissent résonner sur les cordes détendues de nos lèvres les merveilles de tes actions, enlève le péché de ton impur serviteur, ô Saint Jean« . Avec une prière ainsi formulée on courait fort le risque d’être exaucé dans l’heure.

De nos jours écrire des partitions peut s’accomplir avec un ordinateur mais ça n’en donne que plus de prix à ces manuscrits autographes, œuvres littéralement picturales et surtout à même de donner la vie à moult voix, violons et mandolines. Un régal inattendu que ce livre.

PHB

« Trésors de la musique classique, Partitions manuscrites », BnF Éditions, les éditions Textuel. 272 pages, 55 euros. Sortie le 24 octobre.

(1) Écouter la « Sonate pour violon RV 19 » en fa majeur (Vivaldi)

(2) Écouter « Du Friedefürst Herr Jesu Christ » (Bach)

(3) Une petite histoire Vivaldi/Bach sur Les Soirées de Paris

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Une réponse à Partitions célestes

  1. Thierry BEAUFORT dit :

    Un grand merci pour ce partage, enrichissant encore une fois !

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