« Le bruit caractéristique des toilettes du Ritz »

Le livre de José-Alain Fralon a de quoi faire réfléchir les nouvelles générations de journalistes. Puisque cet ancien du Monde évoque le « temps des grands reporters » avant l’arrivée d’Internet. C’est à dire quand l’emploi d’une machine à écrire était déjà le signe d’une certaine modernité. En page 25 il cite un ancien journaliste du Figaro qui disait de son Olivetti qu’elle « avait les rondeurs de Sophia Loren, la grâce d’un Botticelli, un tabulateur de Ferrari ». Thierry Desjardins avait commencé dans le métier avec un stylo Montblanc à pompe, enchaîné sur un stylo bille puis était passé à la machine avant de se mettre « en ménage » avec un ordinateur qui lui corrigeait gentiment ses fautes.

Avec un indéniable talent de conteur, José-Alain Fralon décrit ce temps béni sinon sympathique  où les grands reporters pouvaient partir en vadrouille durant trois semaines ou des mois sans donner beaucoup de nouvelles faute de moyens techniques. Car l’une des difficultés majeures consistait alors à transmettre son article, ce qui signifiait trouver un téléphone ou une cabine de téléphone devant laquelle les autres confrères devaient attendre leur tour. Il raconte la solidarité entre gens de métiers mais ne fait pas l’impasse sur l’attitude ayant consisté pour d’autres à rendre inopérant -après utilisation- un moyen de transmission de façon à s’assurer de l’exclusivité d’une information. L’actualité glanée pouvait aussi prendre la forme d’un lot d’images lorsque le glaneur était reporter-photographe. À l’instar d’Albert Facelly qui se rappelle avoir confié ses pellicules un jour qu’il était à Goma (ex-Zaïre) à un pilote russe lequel s’apprêtait à décoller dans un vieux coucou. Malgré ce contrat de confiance des plus précaires  puisque passé dans le fracas des moteurs, le paquet était bien parvenu à l’agence parisienne. Un de ces petits miracles qui redonnaient confiance dans l’humanité.

Les anecdotes se multiplient dans cet ouvrage et font apparaître toute une théorie de personnages et autant de cartes de presse millésimées ayant contribué à la légende du journalisme d’après-guerre, pour le meilleur et le pire. Il en va ainsi de François Caviglioli « journaliste-vedette » au Nouvel Observateur qui trouvait plus commode de faire ses reportages à l’étranger depuis Paris. S’attirant un jour cette réflexion drolatique de sa hiérarchie: « C’est bizarre que tu me dises que tu es à Rio, mais je crois entendre le bruit caractéristique des toilettes du Ritz« … José-Alain Fralon souligne que certains tricheurs avaient tellement de talent que la qualité de leurs reportages même bidonnés étaient néanmoins reconnue. Il lâche ainsi le nom de Lucien Bodard (parfois surnommé Lucien Bobard ndlr) célèbre journaliste de France Soir « qui était plus souvent derrière sa machine que sur le terrain » et qui aurait dit un jour à ses confrères après avoir refusé de les accompagner, « de toute manière je raconterai l’histoire mieux que vous ».

Il n’en reste pas moins que bienheureusement, les journalistes de l’ère Internet continuent d’aller sur le terrain en y risquant leur vie. Certains sont d’ailleurs restés sur le carreau ou ont été blessés et d’autres, telle Florence Aubenas en Irak ont dû éprouver malgré eux les affres d’une longue captivité. De nos jours le métier est resté dangereux y compris dans l’Union européenne comme cette journaliste bulgare, Viktoria Marinova, assassinée début octobre dans son pays ou plus récemment encore Jamal Khashoggi probablement exécuté après avoir été torturé au consulat d’Arabie Saoudite d’Istanbul selon la presse turque. De ce point de vue-là l’usage d’Internet n’a pas beaucoup changé le cours des choses.

Les journalistes ne sont pas seulement en danger sur le terrain. En témoigne un article récent de Libération (1) dans lequel il est expliqué qu’un groupe de presse français en passe d’être l’acteur  le plus important du secteur des magazines emploie trivialement l’expression « chargé de contenu » à l’embauche comme s’il s’agissait pour les recrutés de pelleter du charbon afin d’alimenter la chaudière à cash. Les journaux français, y compris les plus grands, sont devenus bien fragiles et cette faiblesse avantage tous ceux (actionnaires et politiques) qui entendent troubler l’expression de la vérité. On l’a vu notamment dans la malheureuse affaire Benalla ou par miracle, cet obscur fonctionnaire de l’Elysée qui aimait jouer au mauvais flic lors de ses loisirs, avait pu bénéficier d’un format d’interview de chef d’État pour se défendre dans les colonnes du Monde ou celles du Journal du Dimanche et disposer d’un temps d’antenne considérable sur TF1. Cela dit rien de nouveau sous le soleil si l’on se souvient que Guy de Maupassant, dans son roman « Bel-ami » démontrait déjà qu’au temps du stylographe, la manipulation de l’info était une pratique courante.

On pourrait dire que la corporation des journalistes a bien cherché cette évolution regrettable et s’en tenir là, c’est l’argument récurrent, mais ce serait oublier trop vite que l’indépendance des médias est l’une des racines essentielles qui nourrit la démocratie. À ce titre, le livre de José-Alain Fralon évoque une matière passionnante, réjouissante et agaçante, vivante et nécessaire que confrères et consœurs, lecteurs et lectrices seraient bien avisés de ne pas laisser dépérir. Internet puisque c’est le sujet par défaut, devrait davantage être vu comme un atout. À ne pas confier cependant aux robots de l’écriture que des patrons de presse indignes verraient bien à terme prendre la place des grands reporters indociles.

PHB

« Le Journalisme avant Internet, au temps fou des grands reporters ». José-Alain Fralon. Éditions La Tengo, 19 euros

(1) L’article de Libération

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3 réponses à « Le bruit caractéristique des toilettes du Ritz »

  1. Focus fort instructif !
    Reste que les quotidiens du genre La Provence ou l’Est Éclair, le Dauphiné libéré, par exemple, ne servent que de la bouillie immonde pleine de fautes d’orthographe.
    Je me souviens encore du temps pas si lointain où Le Provençal avait encore une pleine page littéraire et artistique le dimanche. Même ce minimum a disparu pour mieux abrutir les gens.

  2. Isabelle Fauvel dit :

    Vous citez Maupassant, cher Philippe, mais Balzac n’avait pas non plus une grande estime des journalistes.

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