Les mouvements du coeur

Il y a deux ans, Salle Richelieu, Clément Hervieu-Léger nous régalait en exhumant de l’oubli “Le Petit-Maître corrigé” (1734), une comédie rarement montée de Marivaux (1688-1763), ayant curieusement fait jusqu’alors l’objet de deux uniques représentations dans la Maison de Molière alors que, paradoxalement, l’auteur de “La Double inconstance” y est un des dramaturges classiques les plus joués. (1). Cette saison, au Vieux-Colombier, c’est une autre rareté de Marivaux, mise en scène par Emmanuel Daumas, et encore jamais représentée à la Comédie-Française, qu’il nous est donné de voir, un petit bijou de marivaudage qui a pour titre “L’Heureux stratagème”.

Il aura fallu attendre près de trois cents ans pour que cette comédie en trois actes et en prose, écrite en 1733, soit interprétée par les Comédiens-Français. Il faut dire que la pièce fut au départ composée pour les Comédiens-Italiens, l’autre troupe officielle de l’époque, et plus particulièrement pour leur actrice Silvia, muse du dramaturge, à qui fut confié le rôle principal de la Comtesse, ce qui explique donc en partie son absence du Répertoire.

De quoi parle au juste “L’Heureux stratagème” ? Trois couples s’aiment tendrement d’un amour réciproque et envisagent de convoler en justes noces : la Comtesse et Dorante, la Marquise et le Chevalier Damis ainsi que Lisette et Arlequin, respectivement suivante de la Comtesse et valet de Dorante. Tout pourrait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes… si la jeune et jolie Comtesse, qui place la liberté de plaire et d’aimer au-dessus de la fidélité, n’avait soudain des humeurs d’âme. “ Bien que l’infidélité soit un crime, c’est que je soutiens qu’il ne faut pas un moment hésiter d’en faire une, quand on est tentée, à moins que de vouloir tromper les gens, ce qu’il faut éviter, à quelque prix que ce soit. ” confie-t-elle sans détour à sa suivante. Comprenant que le Chevalier n’est pas insensible à ses charmes, la Comtesse en fait le nouvel objet de son amour, délaissant par là même Dorante tandis que le Chevalier délaisse à son tour la Marquise. Cette dernière propose alors un stratagème à Dorante afin de rendre leurs amants jaloux et les reconquérir : faire croire qu’eux aussi ont changé de sentiments, sont amoureux l’un de l’autre et ont l’intention de se marier.

De son côté, séduite par la philosophie de sa maîtresse à laquelle elle s’empresse d’adhérer – “Mais, mais… de la manière dont vous tournez cette affaire-là, je crois, de bonne foi, que vous avez raison. Oui, je comprends que l’infidélité est quelquefois de devoir ; je ne m’en serais jamais doutée. ” -, Lisette ne semble pas sourde aux belles paroles de Frontin, le valet du Chevalier, qui la courtise. La carte du tendre se trouve donc complètement chamboulée, mais la ruse ourdie par la Marquise va permettre à chacun d’éprouver l’authenticité de ses sentiments et, comme le titre le laisse très explicitement entendre, le subterfuge trouvera une fin heureuse.

Photo: Christophe Raynaud Delage coll: CF

Cette pièce est remarquablement féministe avant l’heure puisque c’est la Comtesse qui mène le jeu, défendant le principe que la liberté et l’infidélité ne sont pas l’apanage des hommes et que les femmes peuvent également en faire usage comme bon leur semble. Seulement tel est pris qui croyait prendre… Ce sera donc au tour d’un autre personnage féminin, la Marquise, de mener la danse. Ne nous y trompons pas : la pièce ne traite pas de la coquetterie féminine, mais des mouvements du cœur, des rouages de la passion avec ses possibles contradictions et ses mises à l’épreuve. Comme Marivaux lui-même s’en explique dans “Le Cabinet du philosophe” : “ (…) et ma maxime est, que pour entretenir l’amour qu’on a pour nous, il est bon quelquefois d’alarmer la certitude qu’on a du nôtre.

Emmanuel Daumas, dont c’est la troisième mise en scène à la Comédie-Française après “La pluie d’été” de Marguerite Duras au Vieux-Colombier (2011) et “Candide” de Voltaire au Studio-Théâtre (2013), a choisi un dispositif bifrontal. Ce rapport de proximité entre les comédiens et les spectateurs permet ainsi de percevoir au mieux ces mouvements de l’âme qui peuvent être infinitésimaux comme d’une grande violence. Dans un décor épuré composé de grandes surfaces blanches et translucides éclairées par des néons d’une blancheur âpre, les personnages mettent à nu leurs sentiments. Les costumes contemporains soulignent l’intemporalité et l’universalité du propos ainsi que les différences de classe, pantalons longs et robes pour la noblesse, bermudas pour les valets.

La langue de Marivaux, dont la profondeur est loin du simple badinage amoureux et l’intelligence mise en avant par une interprétation remarquable, est entrecoupée par un standard de jazz, “You go to my head”, chanté a cappella par les comédiens, accentuant ainsi la gravité et l’importance du sentiment amoureux. La gravité sous la drôlerie pour éviter de justesse la tragédie et nous inspirer une sensation de nostalgie…
Les superlatifs manquent pour parler ici du jeu des acteurs tellement la Troupe brille, une fois de plus, par son excellence. Marivaux est servi à la perfection et son verbe, lui aussi intemporel, vibre comme jamais d’intelligence et de drôlerie.

Claire de La Rüe du Can, habituée jusque-là principalement aux rôles de jeune première, qui composait il n’y a encore pas si longtemps une jolie provinciale dans “Le Petit-Maître corrigé”, passe à un autre registre, incarnant avec d’infinies nuances une Comtesse apparemment maîtresse du jeu et d’elle-même. A la fois forte et fragile, elle n’en est que plus humaine et touchante. Julie Sicard, véritable gravure de mode par la variété et la beauté de ses tenues – avec, non sans humour, un petit clin d’œil à Marilyn Monroe –, interprète une Marquise sexy en diable, rendant le subterfuge on ne peut plus crédible malgré les années qui la séparent de la Comtesse. Jennifer Decker, avec sa coupe à la garçonne et son bermuda, est une Lisette peu conventionnelle. Perdue entre les principes de liberté de sa maîtresse, son amour pour Arlequin et les avances de Frontin, son insolence n’est que façade et son désespoir bien réel.

Photo: Christophe Raynaud de Lage coll. CF

Les hommes ne sont pas en reste, distribués dans des rôles où on ne les attendait pas forcément. Loïc Corbery, plus habitué aux rôles de Dom Juan, de prince (“La double inconstance” en 2017) ou de marquis (le marquis Rosimond dans “Le Petit-Maître corrigé”) excelle dans celui d’un Arlequin ami de la bouteille, jaloux et malheureux, dont la détresse fait peine à voir. Son cri déchirant est quasi insoutenable. Éric Génovèse drôlissime dans le rôle de Frontin, est méconnaissable et tout aussi surprenant. Sa dégaine, son accent du Sud et son air narquois font merveille. Nicolas Lormeau, alias le valet Blaise, n’est pas en reste, lourdaud à souhait avec son fort accent patois et son bon sens paysan totalement hermétique aux subtilités du cœur. Jérôme Pouly donne corps à un Dorante subtil et fidèle, amoureux sincère qui accepte de jouer le jeu à condition que le dénouement du stratagème soit heureux. Quant à Laurent Lafitte, il se distingue tout particulièrement dans le rôle du Chevalier Damis, ce Gascon au cœur d’artichaut qui ne brille pas par son intelligence, se fait mener par le bout du nez par la gent féminine et ne comprend sans doute pas grand-chose à ce qui lui arrive. Playboy sans envergure avec un accent à la Raimu, il est à hurler de rire avec ses sempiternels “Sandis” – pour les non Gascons, juron signifiant “par le sang de Dieu” –. Il pourrait tomber dans l’exagération et le cabotinage, mais il n’en est rien, signe d’une grande maîtrise.

Vous l’aurez compris, ce spectacle est jubilatoire, une petite merveille qu’on ne voudrait jamais voir prendre fin. Lorsqu’il se termine, ce n’est pas seulement “bravo” que l’on a envie de crier, mais, comme les enfants, “encore”. A l’affiche jusqu’au 4 novembre, il s’annonce, comme il se doit, complet. Alors, Monsieur Ruf, s’il vous plaît, vous nous le reprogrammez pour la saison prochaine ?

Isabelle Fauvel

“L’Heureux stratagème” de Marivaux, du 19 septembre au 4 novembre 2018 à la Comédie-Française, Salle du Vieux-Colombier. Mise en scène d’Emmanuel Daumas, scénographie et costumes Katrijn Baeten et Saskia Louwaard, avec Claire de La Rüe du Can (La Comtesse), Julie Sicard (La Marquise), Jennifer Decker (Lisette), Jérôme Pouly (Dorante), Laurent Lafitte (Le Chevalier Damis), Loïc Corbery (Arlequin), Eric Génovèse (Frontin) et Nicolas Lormeau (Blaise).

(1) Lire aussi « Un marivaudage champêtre »

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