Alexandre Haslé, une esthétique de la noirceur

Depuis l’automne 2013, Le Mouffetard, devenu Théâtre des arts de la marionnette, nous propose des spectacles extrêmement créatifs et variés. Les Soirées de Paris ont déjà eu l’occasion, par le passé, de vous en relater quelques-uns. (1) Toujours excessivement surprenants, dans des formes contemporaines d’une belle diversité, se situant souvent au croisement des genres en associant théâtre, écriture, danse, arts plastiques… et recherches technologiques les plus avancées, ils s’adressent aussi bien à un public adulte qu’à un public enfant. En ce mois de janvier, le comédien et marionnettiste Alexandre Haslé investit les lieux avec deux textes de l’auteur australien contemporain Daniel Keene : une reprise de son premier spectacle “La Pluie” et sa toute dernière création, “Le Dictateur & le Dictaphone”.

Le comédien Alexandre Haslé fit ses classes de marionnettiste auprès de la grande Ilka Schönbein qu’il rencontra en 1997 sur le spectacle de cette dernière, “Métamorphoses”. S’ensuivit un compagnonnage de trois années au cours desquelles le jeune homme fut tout d’abord régisseur, puis personnage et enfin marionnettiste, jusqu’à la création commune du tandem, “Le Roi grenouille”. Auprès d’Ilka Schönbein, il apprit l’art de la marionnette portée, technique par laquelle le comédien entre véritablement en jeu en complétant la silhouette de la marionnette à taille humaine. Ilka Schönbein maîtrise cet art à la perfection. Elle est connue pour “danser” la marionnette avec son corps devenu alors un “corps castelet” : tout son être est au service de la marionnette qui ne fait plus qu’une avec elle. Elle manipule avec ses mains, ses pieds, sa tête, ses fesses… Actionnée à vue, la marionnette devient un prolongement du corps de la comédienne. Ses personnages en papier mâché répondent par ailleurs à une esthétique de la laideur et de la pauvreté et n’en sont que plus émouvants. Dans un total don de soi, Ilka Schönbein nous bouleverse profondément.

En 2001, le disciple Alexandre Haslé décide de voler de ses propres ailes. Il fonde alors sa compagnie, Les lendemains de la veille, et monte son premier spectacle, “La Pluie”, d’après un texte de Daniel Keene, devenu depuis son auteur fétiche. Pour le comédien-marionnettiste, le texte est primordial et son travail consiste avant tout à amener des marionnettes vers un texte contemporain et non l’inverse. “Le Souffle de K.”, une commande, marque sa deuxième collaboration avec l’auteur australien. Puis d’autres spectacles suivent tels que, par exemple, “La véritable histoire de l’homme-éléphant” sur un texte de Mathieu Lagarrigue ou encore “Le petit violon” de Jean-Claude Grumberg ainsi que des collaborations extérieures, notamment avec le metteur en scène Adel Hakim sur “Iq et Ox”, un autre texte de Jean-Claude Grumberg. “Le Dictateur & le Dictaphone”, nouvelle commande créée en novembre dernier au Volcan, Scène nationale du Havre, est à ce jour son septième opus.

Les spectacles d’Alexandre Haslé ont pour thème récurrent des personnages confrontés à une réalité qui leur échappe. Ils racontent le destin d’êtres solitaires et blessés face à la cruauté du monde. “Le Dictateur & le Dictaphone” ne déroge pas à la règle. “Solo clownesque d’un despote plus ou moins éclairé”, il nous montre un homme, qui se dit dictateur, monologuer, tout en s’enregistrant sur un étrange appareil de sa fabrication. Dans un univers des plus beckettiens – si Keene est l’auteur fétiche d’Alexandre Haslé, Beckett est incontestablement celui de Keene –, cet être dépenaillé maquillé en clown ressasse sa vie le jour de son anniversaire, assailli par ses fantômes, sa conscience pourrait-on dire. Hypocondriaque à l’extrême, il ne fait que clamer sa bonne santé alors que tout atteste du contraire. La mort rôde. Un humour des plus noirs résulte de ce décalage constant entre les mots et les actes, la parole et l’image. Au cours de la représentation, alors que sa folie extatique ne fait que croître, nous assistons à la transformation physique du personnage qui se défait progressivement de son costume de clown piteux pour endosser l’uniforme militaire. Son apparence finale reprend alors à l’identique celle dans lequel il est représenté sur un tableau qui occupe la place centrale du taudis qui lui tient lieu d’habitation. “Le Dictateur & le Dictaphone” est un spectacle beaucoup plus théâtral que “La Pluie” dans le sens où le jeu d’acteur est très présent, où le comédien interprète véritablement le dictateur, ce personnage tout aussi terrible que grotesque, accompagné de ses partenaires-marionnettes qu’il manipule lui-même. D’ailleurs est-ce vraiment un dictateur ? C’est lui qui le dit. Tout est dans sa tête. Ce pourrait tout aussi bien être un fou, une victime… L’interprétation est ouverte. Le délire mystique final que comporte son soliloque semble volontairement incompréhensible pour que chacun puisse y attribuer le sens qu’il souhaite et c’est là une des forces du spectacle.
Le comédien est tout simplement prodigieux dans l’incarnation de cet être à la dérive, seul face à ses démons. Il y met une infinité de nuances, tour à tour insipide, glaçant, drôle et pathétique.

Dans ce théâtre de la mort et de la pauvreté se dégage, tout comme chez Ilka Schönbein, une esthétique de la laideur à laquelle participent tout autant la scénographie, la composition du personnage, le jeu remarquable de son interprète que l’apparence des différentes marionnettes, petites et grandes. Ici la laideur n’est pas repoussante et insuffle paradoxalement des moments de poésie pure, d’intense émotion. La musique et la lumière contribuent, par ailleurs, largement à cet état de grâce.

Alexandre Haslé s’est amusé à faire un clin d’œil à “La Pluie”, en faisant revenir une des marionnettes de ce précédent spectacle. D’ailleurs “Le Dictateur & le Dictaphone” n’est-il pas un peu le pendant de “La Pluie” ? Il y était déjà question de fantômes et de mémoire, de la pauvreté et de la mort. Une vieille dame y racontait l’histoire de sa vie, une vie passée à veiller sur des objets que lui avaient confiés des inconnus avant de monter dans un train dont ils n’étaient jamais revenus… Un petit garçon lui avait remis un flacon contenant la pluie qu’il avait recueillie du toit de sa maison…
Si l’écriture sobre et profonde de Daniel Kenne peut s’apprécier dès la lecture, les spectacles d’Alexandre Haslé, eux, ne se racontent pas. Ils se voient. Nous ne pouvons alors que vous inciter à vous rendre au plus vite au Mouffetard et à guetter les dates de tournée, vous ne le regretterez pas.

Isabelle Fauvel

(1) “Assoiffés” de Wajdi Mouawad (Compagnie L’Alinéa), “Parades nuptiales en Turakie” (Compagnie Turak), “Vies de papier” (La Bande Passante) ou encore “White Dog” de Romain Gary (Les Anges au Plafond).

“Le Dictateur & le Dictaphone” de Daniel Keene par la Compagnie Les lendemains de la veille. Conception, fabrication et interprétation : Alexandre Haslé.
Du 16 janvier au 1er février 2019 au Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette :
Puis, les 25 et 26 avril 2019, Agglomération Montargeoise Et rives du loing (45)

Lire Daniel Keene aux Editions théâtrales : “Pièces courtes 1” comprenant “La Pluie” 
“Pièces courtes 4” comprenant “Le Dictateur & le Dictaphone” : à paraître.

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1 réponse à Alexandre Haslé, une esthétique de la noirceur

  1. Marine Degli dit :

    Bravo pour cette célébration couronnée par ce bel article qui donne vraiment envie d’aller voir le spectacle!
    Merci Isabelle!

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