« Doreen » : à l’écoute d’un couple souffrant

Comment faire partager l’intimité d’un couple? Cela se prépare dès notre entrée dans la salle, celle du théâtre de la Bastille dans laquelle Laure Mathis, la comédienne, nous accueille, nous désigne une table où picorer d’agréables dattes et où boire un verre de vin rouge. On se laisse très facilement embarquer dans ce jeu dont on ne sait pas bien s’il fait partie du jeu justement.

Puis l’on se place, toujours en suivant les conseils de Laure Mathis, qui le plus naturellement du monde s’adresse ensuite à nous pour nous parler de son couple. David Geselson fait la même chose à un autre bout de la scène. L’espace, tout en rond, est disposé comme un salon agréable dans lequel chaque objet dit la douceur, l’élégance sans ambages de ce couple.

Mais qui sont-ils ces personnages qui nous parlent, se parlent, jamais seulement devant nous mais toujours pour nous ? Doreen Keir et André Gorz, éminentes personnalités, dont l’un fut journaliste, fondateur du Nouvel Observateur et théoricien engagé dans l’écologie politique. Plus que ces écrits engagés, le spectacle met surtout en lumière ce beau texte amoureux, « Lettre à D. », adapté en dialogue vivant pour la scène par David Geselson. Peu après sa publication, en 2006, le couple s’est donné la mort. Cette biographie tragique n’écrase pourtant pas le spectacle.

Plus que la mort et la maladie, c’est bien le dialogue ininterrompu entre deux êtres qui est au centre et nous fait traverser tout un bout d’histoire : la demande en mariage, l’époque des temps modernes et de la drague sartrienne si drôlement racontée par Doreen, la critique d’une société asservie à la voiture et au pétrole par Gorz, et puis la maladie de la jeune femme qui prend progressivement sa place, parfois dans des effets de rupture et de surprise assez déconcertants. Les variations de lumière, passant de l’intime à la crudité, suggèrent encore mieux que les mots l’avancée du mal. Le travail sonore est remarquable, nous faisant entendre une pluie assourdissante, une stridence et une pulsation qui font mettre les mains sur les tempes pour certains spectateurs. On sent la douleur nerveuse de Doreen avant de la comprendre.

Le spectacle prend au fil de la soirée une allure plus conventionnelle où l’on écoute les confidences échangées, les dialogues sur le fil, au plus proche de la souffrance de ce couple. Mais le banquet initial n’est pas pourtant pas oublié, il nous aura disposé à une écoute toute particulière, à une intense familiarité avec ces personnages qui ne nous quittent pas. Laure Mathis est bouleversante dans le rôle de cette femme drôle et vaillante qu’est Doreen Keir. Ses larmes finales sont un sommet d’art et de vérité. On en sent presque le goût, en sortant du spectacle.

Tiphaine Pocquet du Haut-Jussé

 

« Doreen, Autour de Lettre à D. » d’André Gorz, mise en scène David Geselson, avec David Geselson et Laure Mathis. Théâtre de la Bastille, jusqu’au 30 janvier 2018, durée 1h 15, du 7 au 30 janvier : 19h30, samedi 26 janvier, 17h et 19h30. Relâche les dimanches.

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2 réponses à « Doreen » : à l’écoute d’un couple souffrant

  1. Marie J dit :

    A défaut de places disponibles – c’est complet jusqu’au 30 – lire et relire Lettre à D. : une merveille pure

  2. philippe person dit :

    Dans l’article aussi enthousiaste que le vôtre que j’ai écrit à la création de la pièce en mars 2017, je signalais une petite chose qui me paraît symptomatique :

    « Bien que d’origine allemande et anglaise, Gérard et Dorine ont été l’honneur des intellectuels à la française et c’est une bonne chose qu’il leur soit rendu à si bel hommage. Même si, toute petite critique bénigne, Dorine Gorz n’aurait pas compris pourquoi David Geselson la retransformait en « Doreen », elle qui en épousant André était vraiment devenue Dorine. »

    Vive Dorine !!!!

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