Suivez le guide messieurs dames

Le maquis des relations passées entre Nicolas Sarkozy et le colonel Kadhafi est tellement touffu que les auteurs de la BD « Des billets et des bombes » ont trouvé une astuce afin de ne pas égarer le lecteur. Elle prend la forme d’un guide anonyme à tête rouge qui patiemment, en cas de nécessité, explique ou rappelle les éléments de compréhension. Mais ce qui aide surtout à parcourir ce passionnant ouvrage conçu par cinq journalistes, un dessinateur et un coloriste, c’est que l’histoire qu’ils racontent est passionnante. Et que les faits décrits et étayés par de sérieuses investigations, sont tout bonnement stupéfiants. Paradoxalement, c’eût été une fiction, elle aurait été moins crédible.

Sarkozy/Kadhafi « Des billets et des bombes » , commence par la fin en octobre 2011, lorsque fuyant les bombardements occidentaux, le guide de la révolution finit par être lynché par la foule. Comment en est-on arrivé là alors que quelque temps plus tôt le chef d’État lybien était reçu au palais de l’Élysée avec tous les honneurs par le président français? C’est là toute l’histoire que cet album tente de démêler. Il s’agit bien d’une BD mais le travail mené est d’abord journalistique. Lorsque que l’un des protagonistes dément (dans la vraie vie et dans le livre) avoir reçu de l’argent pour financer une campagne électorale ou avoir tout fait pour neutraliser définitivement Kadhafi pour de coupables motifs, il en est systématiquement fait mention.

Contrairement à un film, l’outil BD permet non seulement de visionner des faits, des circonstances, des actions, mais il permet de s’y attarder. Et nous voilà embringués pincettes sur le nez, à côtoyer des ministres, des chefs d’État, des émissaires obscurs (et forcément sulfureux), des militaires et même Bernard Henri-Lévy lequel on s’en rappelle, a poussé l’occident à intervenir militairement dans la foulée des printemps arabes qui en 2011 embrasaient le Moyen-Orient. S’y ajoutent des mallettes pleines de billets de 500 euros, des tableaux sans valeur vendus à prix d’or et par dessus-tout une lutte sans merci entre deux hommes qui peu de tant auparavant s’étaient échangés moult compliments et promesses d’avenir commun. Mensonges en pagaille, mise en examen pour « corruption passive » ou encore « recel de fonds publics libyens », bien après la mort de Kadhafi, l’affaire se poursuit sans que l’on sache si une conclusion en sera tirée un jour.

Cela fait déjà longtemps que la bande dessinée a quitté le terrain de la fiction pour aborder le terrain des portraits, reportages, sagas, histoire tout court ou histoire de l’art. Et aussi la politique si l’on se souvient par exemple du récit humoristique mais ô combien éclairant de la campagne présidentielle de François Hollande par Mathieu Sapin. L’enquête journalistique est un genre assez nouveau par ce biais et il étonnant de constater, singulièrement dans cette mise en scène de Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, que la mise en cases et en bulles n’affecte pas le sérieux du sujet. Gageons que les pages qui raconteront un jour comment Alexandre Benalla un simple subalterne employé à l’Élysée a fini progressivement par prendre une taille de dragon, sont déjà en train de se remplir. Cela fera un an en juillet que ce fonctionnaire relativement obscur est sorti en pleine lumière et dont les égarements multiples nous fournissent pratiquement chaque semaine un nouvel épisode. Les auteurs de ce futur best-seller feront bien alors de s’inspirer de la méthode utilisée ici par ce livre-enquête, en recrutant un guide-avatar afin de ne pas perdre le fil d’un écheveau qui n’en finit pas de tourner sur lui-même.

 

PHB

« Sarkozy-Kadhafi des billets et des bombes » La Revue dessinée/Delcourt

Auteurs: Fabrice Arfi, Benoît Collombat, Thierry Chavant, Michel Despratx, Élodie Guéguen, Geoffrey Le Guilcher. Dessins: Thierry Chavant. Couleurs: Cécily de Villepoix

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1 réponse à Suivez le guide messieurs dames

  1. Leroy dit :

    bonjour,
    Ce n’est pas parce que Benalla usurpait de fait les attributions spécifiques d’un groupe de fonctionnaires (le groupe de sécurité de la présidence de la République (GSPR), formé de gendarmes et de policiers d’élite) avec semble-t-il l’accord de son employeur), qu’il a lui-même un statut de fonctionnaire.
    En aucun cas officier de gendarmerie comme il a pu l’être suggéré au début de l’enquête, Alexandre Benalla était logiquement en conflit avec les personnels du GSPR : contractuel de droit public, il avait réussi à maquiller l’usurpation de ses fonctions de fait derrière un emploi de cabinet auprès du chef de l’Etat. « Le simple subalterne employé à l’Élysée a fini progressivement par prendre une taille de dragon », mais pas comme « fonctionnaire relativement obscur ».
    Une inexactitude qui n’enlève rien à l’intérêt de votre billet.
    Pierre Leroy

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