Marina Tsvetaeva, poétesse dans l’âme

Marina Tsvetaeva (1892-1941), est, avec Anna Akhmatova (1889-1966), une des plus grandes poétesses russes du XXème siècle. Épousant l’Histoire chaotique et mouvementée de son pays en ce début de siècle (Première Guerre Mondiale, Révolution d’Octobre, famine à Moscou, Seconde Guerre Mondiale, apogée du stalinisme…), sa vie fut fatalement des plus tragiques. Avec “Et ma cendre sera plus chaude que leur vie” qui se joue actuellement au Lucernaire, la metteuse en scène Marie Montegani et la comédienne Clara Ponsot nous invitent à nous plonger dans l’intimité de cette femme de lettres on ne peut plus singulière.

Mais qui est donc Marina Tsvetaeva ? Il est préférable, avant de voir “Et ma cendre sera plus chaude que leur vie”, de connaître quelque peu la destinée tragique de cette femme de lettres d’exception. Née dans une famille cultivée, son père était professeur d’histoire de l’art à l’université de Moscou et le fondateur de l’actuel Musée Pouchkine, sa mère, une talentueuse pianiste. Très tôt, Marina est attirée par la poésie, ce qui contrarie sa mère qui aurait souhaité qu’elle soit pianiste. La famille mène à l’époque une vie aisée. Marina et sa sœur cadette Anastassia accompagnent leur mère dans les voyages que celle-ci entreprend en Italie et en Allemagne pour soigner sa tuberculose. En 1904, les deux fillettes sont envoyées dans un pensionnat français à Lausanne. Toutes deux maîtrisent alors parfaitement le français et l’allemand. Deux ans plus tard, la tuberculose finit par emporter leur mère. Marina a alors quatorze ans et Anastassia, douze. Cette dernière a relaté leurs années de jeunesse dans son livre de souvenirs (1).

En 1909, Marina suit des cours d’histoire de la littérature à la Sorbonne, écrit de plus en plus et publie à ses frais son premier recueil, “Album du soir”. Celui-ci attire aussitôt l’attention du poète et critique Maximilien Volochine qui devient son guide et son ami et l’invite souvent dans sa maison de Crimée, à Koktebel. C’est là, au bord de la mer Noire, qu’elle rencontre Sergueï Efron, alors élève officier. Elle a dix-neuf ans, lui, dix-huit. C’est le coup de foudre et ils se marient en 1912. De cette union naissent Ariadna (1912) et Irina (1917). En 1914, la guerre éclate et Sergueï s’engage. Puis, en 1917, survient la révolution russe et il rallie l’armée blanche. Marina, seule avec ses deux filles, se retrouve bloquée pendant cinq ans à Moscou où sévit une terrible famine. Pensant qu’elles y seront mieux nourries, elle envoie ses enfants dans un orphelinat, mais Ariadna tombe malade et Marina la fait revenir. Irina, la cadette, y meurt de faim en 1920, premier grand drame dans la vie de la poétesse. Pendant ces années moscovites, Marina écrit plusieurs textes à la gloire de l’armée blanche, dont “Le camp des cygnes”.

En 1922, Marina et Ariadna retrouvent Sergueï à Berlin, puis à Prague où la famille demeure trois ans. C’est là que naît, en 1925, le troisième enfant du couple, Georgui Efron que sa mère surnomme Murr, d’après le chat-poète du conte d’Hoffmann. Puis, espérant y trouver une vie meilleure, la famille s’installe à Paris où elle restera quatorze ans. Sergueï, de plus en plus attiré par le nouveau régime russe, finira par devenir espion pour le NKVD. Sa femme, bien que plus occupée par la littérature que par la politique, ne semble pas désapprouver ses idées. La famille Efron est rejetée par la diaspora russe de Paris qui est blanche. Pendant ces années d’exil, Marina Tsvetaeva ne cesse d’écrire : “Le Poème de l’escalier”, un très long texte avant-gardiste, “ Lettre de Nouvel An” en hommage à Rilke…Mais les écrivains et poètes français l’ignorent. Elle tente laborieusement de gagner un peu d’argent avec la vente de ses œuvres en prose, qui rapportent plus que la poésie, et traduit Pouchkine en français (2). Elle correspond aussi, entre autres, avec Boris Pasternak et Rainer Maria Rilke qu’elle admire au plus haut point.

En 1937, Ariadna rentre en U.R.S.S, son père peu de temps après. Deux ans plus tard, Marina et Murr n’en pouvant plus de vivre misérablement à Paris, les rejoignent. Cette même année, Sergueï et Ariadna sont arrêtés pour espionnage et Sergueï, fusillé en 1941. Ariadna, condamnée à huit ans de camp, finira de purger sa peine en 1947, puis sera de nouveau arrêtée et exilée pendant cinq ans non loin du cercle polaire. Lorsqu’éclate la Seconde Guerre Mondiale, Marina et Murr sont évacués à Ielabouga, dans la république de Tatarie. Acculée à une atroce misère, Marina Tsvetaeva se pend le 31 août 1941, deux semaines après l’exécution de son mari. Quant à Murr, mobilisé, il mourra à la guerre. Ariadna, réhabilitée en 1955, se consacrera jusqu’à sa mort à la recherche des manuscrits de sa mère et à leur publication (3).

Sur la petite scène du Paradis, la metteuse en scène a opté pour la sobriété la plus stricte, l’immobilité la plus complète. Assise sur une chaise placée au centre du plateau, avec pour tout décor des images projetés en arrière-plan, la comédienne nous livre des fragments de vie de la poétesse. Rivée à sa chaise, tenant serré entre ses mains un petit carnet, en référence aux carnets de notes dans lesquels Marina Tsvetaeva consignait sa vie, vêtue de manière austère (pull et jupe longue de couleurs sombres, sans aucun ornement), les cheveux tirés en chignon, la jeune femme n’est plus qu’un visage – au demeurant bien plus charmant que celui de Marina Tsvetaeva – ou plutôt, une voix. Une voix puissante, si puissante qu’elle pourrait très bien, par ailleurs, se passer des images qui défilent derrière elle, devenues de faibles illustrations redondantes. Clara Ponsot est un véritable bloc d’austérité et d’énergie, comme semblait l’être Marina Tsvetaeva, connue pour son caractère entier, fort, et dont le monstrueux égoïsme ne pouvait trouver d’excuse qu’au nom du génie littéraire.

Le texte qu’il nous est proposé ici d’entendre est composé de morceaux choisis extraits de ses carnets, accordant une place prépondérante, dans la première partie, au sentiment de culpabilité éprouvé par Marina à préférer sa fille aînée Alia (diminutif d’Ariadna) à la cadette, sa sévérité à l’égard de cette dernière, puis la mort tragique de l’enfant dans la solitude et la misère, ses relations épistolaires et son admiration pour Boris Pasternak et Rainer Maria Rilke accompagnées de réflexions littéraires, le caractère sublime de leur amitié, la désillusion devant la réalité, la naissance de son fils, la vie difficile, la mort inéluctable…

Malgré les impasses et les ellipses, la poétesse se dessine telle qu’il nous a été donné de l’imaginer à travers ses écrits et ceux des autres : un être pas forcément sympathique qui plaçait la poésie au-dessus de tout, son mari, ses enfants, ses amants…
Les initiés certes s’y retrouveront. En revanche, les néophytes risquent d’être un peu perdus par ces bonds effectués dans le temps, le manque de lien entre les différents événements et leurs rapports à la grande Histoire. Mais l’implication de la comédienne est telle qu’il est difficile de ne pas être touché par ses paroles. Reste de ce spectacle une envie folle de se plonger dans les écrits de Marina Tsvetaeva et c’est déjà beaucoup.

Isabelle Fauvel

“Souvenirs” d’Anastassia Tsvetaeva, traduit du russe par Michèle Kahn, Actes Sud/Solin (2003)

Le 20 septembre 2015, à Moret-sur-Loing, à une petite heure de Paris, une plaque commémorative a été apposée sur le mur de la maison où avait vécu quelque temps Marina Tsvetaeva. C’est là qu’en 1936, elle aurait traduit le poème de Pouchkine “Adieux à la mer”. Sur la plaque, à côté de la biographie et de la photo de la poétesse figure cette traduction.

 

“Marina Tsvetaeva, ma mère” par Ariadna Efron, traduit du russe par Simone Goblot, Editions des Syrtes (2015)

“Et ma cendre sera plus chaude que leur vie” d’après Marina Tsvetaeva et Tzvetan Todorov, du 13 février au 6 avril 2019 au Lucernaire. Mise en scène de Marie Montegani, avec Clara Ponsot.

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1 réponse à Marina Tsvetaeva, poétesse dans l’âme

  1. philippe person dit :

    Je crois que le spectacle touchera même ceux qui ne connaissent pas bien la poétesse.
    La performance de Clara Ponsot est en effet un bloc d’austérité !
    Chère Isabelle, si vous voulez voir une pièce un peu dans le même genre, mais peut-être plus aboutie encore, je vous conseille – et à tous – « La place du Diamant » à l’Atalante.
    Martine Pascal y est exceptionnelle en femme catalane brisée par la guerre civile.

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