Une BD monstre

Ce visage apeuré de femme bleu-violacé présenté en gros plan et de trois-quarts, les lèvres peintes d’un rouge ardent, une boucle d’oreille verte apparaissant à l’oreille gauche entre deux mèches de cheveux, sur fond de bâtisse crayonnée en noir et de pleine lune, n’aura su échapper à votre regard. Depuis l’obtention de son Fauve d’or (prix du meilleur album) lors du 46ᵉ festival international de la bande dessinée d’Angoulême en janvier dernier, il trône en bonne place dans toute librairie digne de ce nom. Par ailleurs, cet ouvrage d’un format et d’un poids on ne peut plus imposants, interpelle aussi bien par son visuel de couverture que par son titre : “Moi, ce que j’aime, c’est les monstres”. Et pourtant il n’est point nécessaire d’aimer les monstres pour être fasciné par cette œuvre éminemment singulière.

Cet ouvrage est un ovni, une œuvre d’exception entièrement créée par une artiste dont c’est ici le premier opus auquel elle vient de consacrer six années de sa vie, après une lutte des plus méritoires. L’histoire d’Emil Ferris est un roman en soi : née en 1962 à Chicago, mère célibataire et illustratrice, la jeune femme gagne sa vie en dessinant des jouets et en participant à la production de films d’animation jusqu’au jour où, alors qu’elle fête son quarantième anniversaire avec des amis, elle est piquée par un moustique et ne reprend ses esprits que… trois semaines plus tard. Une méningo-encéphalite est diagnostiquée.

Frappée par l’une des formes les plus graves du syndrome du Nil occidental, elle se retrouve paralysée et victime de graves lésions cérébrales. Cauchemar ! De plus, sa main droite, celle qui lui permet de dessiner, n’est plus à même de tenir un stylo. Soutenue par son entourage, elle décide cependant de ne pas se laisser abattre. Sa fille lui scotche un stylo à la main et la voilà qui entame une longue et laborieuse rééducation. Après avoir, à force de volonté et de courage, surmonté ce tragique accident, elle décide alors de prendre un nouveau départ dans l’existence et s’inscrit au Chicago Art Institute dont elle ressortira avec un diplôme et l’envie de se lancer dans l’aventure de cet étonnant roman graphique qui ne contient pas moins de 800 pages et sera publié en deux volumes. Fiction aux résonances autobiographiques, “Moi, ce que j’aime, c’est les monstres” est une œuvre sur la différence, la liberté d’être ce que l’on est et de se relever face aux coups de l’adversité.
D’une grande exigence narrative et graphique, d’une originalité folle par la nouveauté de son propos, sa puissance et les moyens déployés par l’auteur, ce roman graphique ne ressemble décidément à rien de connu.

Tout d’abord, la forme : des textes et des dessins présentés de façon totalement anarchique et néanmoins très lisible. Tantôt en noir et blanc, tantôt en couleurs, parfois les deux, avec ou sans bulles, grossièrement hachurés ou exécutés avec une extrême finesse toujours au stylo à bille et entrecoupés de temps à autre de couvertures pleine page de magazines d’horreur, lectures de prédilection de la jeune héroïne. Des reproductions de tableaux célèbres que la narratrice va admirer dans les musées viennent s’ajouter à ce savant mélange des genres, références à l’appui. Le tout écrit et dessiné comme sur des feuilles de classeur grand format perforées avec de grands interlignes et la traditionnelle marge rouge sur le côté gauche, reliées par des spirales, un petit rappel scolaire pour que nous gardions sans doute en mémoire que la narratrice est bel et bien une enfant. L’ensemble est si dense et riche en illustrations et descriptions de toutes sortes qu’il semble impossible de le parcourir à la va vite et si le récit nous pousse à aller de l’avant, ce n’est que pour mieux y revenir ultérieurement.

S’il semble difficile, voire totalement illusoire, de rendre le foisonnement pictural de l’œuvre, il en va de même de l’histoire qui comporte de multiples strates. Tentons l’impossible : Uptown Chicago, à la fin des années 1960, Karen Reyes, dix ans, vit avec sa mère et son frère Deeze dans un monde où le mal semble surgir de partout. L’univers extérieur se confond avec celui de l’étrange enfant, fascinée par les fantômes, vampires et autres morts-vivants qu’elle dessine à foison dans son journal intime. Elle-même, se sentant différente des autres enfants de son âge, se préfère en monstre qu’en petite fille et s’imagine être un loup-garou. Un jour, un drame se produit dans l’immeuble : sa voisine, la belle Anka Silverberg est retrouvée morte. D’après la police, elle se serait tirée une balle dans le cœur dans son salon et aurait été retrouvée dans son lit. La porte étant fermée de l’intérieur, la police a conclu à un suicide, ce dont Karen doute fortement. Elle décide alors de mener l’enquête. Grâce à des cassettes enregistrées par Anka et conservées par le mari de celle-ci, la petite fille va découvrir le passé de la défunte dans l’Allemagne nazie, l’antisémitisme et les camps de concentration. Le journal intime de Karen relate aussi son quotidien au sein d’une famille un peu particulière qui semble détenir de nombreux secrets, sa vie à l’école, ses amitiés et son désir naissant pour la gent féminine.

Cette œuvre magistrale, d’une force émotionnelle incroyable, tout à la fois enquête, témoignage historique et drame familial, est aussi et avant tout un hommage à l’art, dans sa réalisation-même bien évidemment, mais aussi par le rôle qu’il joue dans la vie des protagonistes. Karen et Deeze sont tous deux des artistes et, dans les visites régulières qu’ils font aux musées, c’est l’amour de l’art, son effet salvateur qui est affirmé et que Karen tente à son tour de transmettre à ses amis. “Deeze m’a emmenée voir les tableaux qu’il adorait comme si c’étaient de riches amis à lui. Il m’a appris à ne pas me contenter de les regarder, mais à les entendre, à les sentir, les goûter et les toucher aussi.” confie-t-elle devant une scène de naufrage peinte par Eugène Isabey.

Vous l’aurez compris, cette bande dessinée est une œuvre monstre qu’il est vain de vouloir résumer, mais impératif de découvrir. Avec Art Spiegelman, nous pouvons sans mentir affirmer qu’“Emil Ferris est une des plus grandes artistes de bande dessinée de notre temps.” À la délicate et célèbre question “Quel est l’unique livre que vous emporteriez sur une île déserte ?”, nous avons peut-être enfin trouvé notre réponse…

Isabelle Fauvel

“Moi, ce que j’aime, c’est les monstres”, roman graphique d’Emil Ferris. Livre premier. Les éditions Monsieur Toussaint Louverture, 416 pages, 34,90€. Prix BDGest’Arts Comics 2018, Grand Prix de la critique 2019 et Fauve d’or/Meilleur album Angoulême 2019.
Livre deuxième à paraître.

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1 réponse à Une BD monstre

  1. Marcello Sassoli dit :

    Notate come, dopo una malattia, « inspiegabile » nelle nostre contrade, questa donna ha saputo rialzarsi, con la sua forza di volontà ed è diventata una grande artista!

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