Magie bergmanienne

Ce fut tout d’abord, en 1979, un roman de près de 300 pages, puis, en 1982, un film pour la télévision d’une durée de 5h40 accompagné d’une adaptation cinématographique réduite à 3h08 et, aujourd’hui, cette œuvre d’Ingmar Bergman revêt la forme d’une pièce de théâtre jouée par les Comédiens-Français dans la prestigieuse Salle Richelieu. En effet, alors qu’est célébré cette saison le centenaire de la naissance du réalisateur suédois avec de nombreux hommages et productions (1), “Fanny et Alexandre”, sa dernière œuvre de cinéma, vient d’entrer au Répertoire de la Comédie-Française. Roman, film, pièce…, l’œuvre est indéniablement à découvrir.

L’histoire de la famille Ekdahl est sans doute connue de nombreux cinéphiles. Noël 1907, dans une petite ville de province suédoise. L’ambiance est des plus joviales. Après la traditionnelle représentation du “Jeu de la Joyeuse Naissance du Christ” dans l’unique théâtre de la ville, dirigé par Oscar Ekdahl, la fête se poursuit, comme chaque année, de l’autre côté de la Grande Place, chez la vieille Héléna Ekdahl, ancienne comédienne de grand talent pour qui son mari, un riche commerçant, avait acheté le théâtre en question au début des années 1860. Dans le grand et somptueux appartement d’apparat d’Héléna, désormais veuve, se retrouve la famille au grand complet : ses trois fils – Oscar donc, Gustav Adolf, restaurateur du théâtre, et Carl, professeur -, leurs épouses respectives – la belle Émilie, elle aussi comédienne, Alma et Lydia, d’origine allemande – et leurs enfants : Amanda, Alexandre et Fanny, pour le premier couple, et Petra et Jenny, pour le second, le troisième étant sans enfant. Cette fête familiale réunit également Isak Jacobi, l’usurier juif, vieil ami et amant de l’aïeule, les servantes et toute la troupe du théâtre. Dans ce “monde clos qui se soucie peu des orages et des signes du temps”, une bonne entente et un bonheur sans faille règnent. Les infidélités ne sont que broutilles et les adultes, tout aussi humains qu’imparfaits, partagent l’insouciance des enfants.

Cependant ce bonheur ne saurait durer. Le premier jour de reprise des répétitions après les fêtes, l’ambiance tourne au drame. Alors qu’il répète une scène d’“Hamlet”, Oscar meurt soudainement. Quelque temps plus tard, Émilie abandonne la direction du théâtre de son mari pour épouser l’évêque Edvard Vergérus. Lasse du monde égoïste et fermé dans lequel elle a vécu jusque-là, elle souhaite découvrir la vraie vie, la réalité des choses. Dans le sinistre évêché où elle s’installe avec ses trois enfants, l’atmosphère est, en effet, dramatiquement différente. Edvard s’avère d’un puritanisme et d’une sévérité extrêmes auxquels s’ajoute une certaine dose pourrait-on dire de sadisme et de perversité. Sa sœur et sa mère ne sont guère mieux. Le caractère rebelle du jeune Alexandre est vite maté par l’évêque qui n’hésite pas à exercer la violence à son encontre. La vie d’Émilie et de ses enfants vire au cauchemar. Alors que l’avenir le plus sombre se profile à l’horizon, ils seront tous quatre sauvés par la famille Ekdal, l’oncle Jacobi à la tête des opérations, et retrouveront la félicité, l’amour et la générosité au sein de leur cocon théâtral. “Nous voici de nouveau réunis, notre monde miniature s’est refermé sur nous avec sérénité, sagesse et ordre après un temps de peur et de désarroi” ne pourra que se réjouir Gustav Adolf. La joie est revenue dans les cœurs, deux petites filles sont venues, pour le plus grand bonheur de tous, agrandir le cercle familial et la vie de théâtre reprend dans la bonne humeur…

Le théâtre est un refuge qu’il serait inconséquent de vouloir quitter, semble nous dire Ingmar Bergman qui lui-même avait fui un foyer luthérien ultra rigide avec un père autoritaire et brutal pour l’univers des planches. Oscar, dans son discours de Noël, n’avait rien dit d’autre : “Mon seul talent (…), c’est l’amour que je porte à ce petit monde vivant à l’abri des murs épais de notre maison. J’aime tous ceux qui travaillent dans ce microcosme. Dehors, il y a le Monde et il arrive parfois que le microcosme réussisse à refléter le grand Monde et nous permette de mieux le comprendre, il arrive aussi que nous donnions à ceux qui viennent ici la possibilité d’oublier pour quelques instants ou quelques secondes… le monde cruel, là au-dehors.” Belle définition bergmanienne de l’art théâtral.

“Fanny et Alexandre” est plus un avant-scénario qu’un roman, tout comme Bergman est plus scénariste que romancier. Il ne produit pas là une œuvre littéraire à proprement parler, mais nous raconte une histoire. Une histoire à la fois belle et riche de nombreuses pistes de réflexion. Très visuel dans ses descriptions, “Fanny et Alexandre” est indéniablement écrit avec l’intention d’être interprété et porté à l’écran. “Au moment où se déroule notre film, le théâtre est bien tenu, mais assez vieillot.” annonce sans détour l’auteur. Il est dès lors impossible pour le lecteur de refermer le livre sans éprouver l’irrésistible envie d’en découvrir la forme cinématographique. Quelques années séparant l’écriture de la réalisation, de subtiles variantes apparaissent entre les deux œuvres. Ainsi les trois enfants d’Oscar et Emilie, Amanda (12 ans), Alexandre (10 ans) et Fanny (8 ans), ne sont-ils plus que deux dans le film.

Si dans le roman, le narrateur est très présent, nous racontant l’histoire à la première personne, la version filmée est principalement centrée et vue à travers les yeux d’Alexandre, garçon à la fois vulnérable et rebelle, dont l’imagination débordante l’incite, par ailleurs, à voir les fantômes. Là encore les revenants diffèrent d’une œuvre à l’autre : dans le roman, il s’agit de son père, Oscar, et de Pauline et Esmeralda, les deux petites filles mortes noyées du Révérend Edvard ; dans le film, du père et du Révérend. Si l’œuvre originale sous-entend brièvement, mais de façon non moins explicite, que les enfants d’Émilie ne seraient pas d’Oscar, ne remettant paradoxalement pas en cause le bonheur du couple, il n’en est rien dans le film.

Ces variantes revêtent une importance infime au regard de la trame de l’histoire et du propos de l’auteur qui, eux, restent identiques. Le film est une splendeur visuelle, un chatoiement infini de couleurs, une succession de tableaux qui reflètent on ne peut mieux et très harmonieusement les humeurs et les ambiances. Décors et costumes sont à l’unisson pour ponctuer la vie de la famille Ekdahl : rouge et vert pour la traditionnelle fête de Noël, rouge intense pour le théâtre, noir et gris lors du veuvage d’Émilie et de la triste vie à l’évêché, blanc lors des vacances d’été dans la merveilleuse villa d’Eknäset à l’atmosphère tchékhovienne, de nouveau blanc pour la célébration du double baptême d’Héléna Victoria et d’Aurora et le retour à la paix… Par ailleurs, les marinières portées par Fanny et Alexandre nous ramènent continuellement à l’enfance et à son innocence, et la Lanterne Magique du jeune garçon, au jeu et au théâtre. Laterna Magica, le théâtre et la vie indissociables de la magie bergmanienne…

La magie dans “Fanny et Alexandre” confine ici presque au miracle, notamment à travers deux scènes des plus surprenantes. Ainsi celle du sauvetage des enfants par l’oncle Jacobi et celle où Isamël, le second neveu d’Isak – interprété dans le film par une femme au physique étrange et inquiétant -, utilise son pouvoir médiumnique pour assouvir la vengeance d’Alexandre et faire périr l’évêque à distance. Dieu serait ainsi venu en aide aux enfants pour les soustraire au mal…
Il est bien évidemment impossible de rendre ici toute la richesse et la beauté de cette œuvre cinématographique.

Pour son spectacle à la Comédie-Française, Julie Deliquet s’est servie des trois matériaux proposés par Bergman que sont le roman, le film et la version télévisée. Dans un travail visant à l’épure, elle a divisé le spectacle en deux grandes parties, la première se déroulant dans le théâtre de la famille Ekdahl et, la seconde, à l’évêché, avec un épilogue annonçant le retour au théâtre. Tout en gardant la structure des trois grands monologues, à savoir ceux d’Oscar, d’Émilie et de Gustav Adolph (dans lesquels excellent respectivement Denis Podalydès, Elsa Lepoivre et Hervé Pierre), elle a laissé aux comédiens une grande liberté d’improvisation, ce qui participe à une vérité de jeu de Troupe très appréciable. Si les dix-neuf acteurs sont excellents, cette version théâtrale donne cependant une vision extrêmement réduite de l’œuvre bergmanienne. Celle-ci aurait sans doute gagné encore davantage à être jouée par de véritables enfants plutôt que par de jeunes adultes, à faire vivre les fantômes d’Alexandre et à y restituer les deux surprenantes scènes de magie évoquées précédemment. Bergman lui-même considérait que la version cinématographique de “Fanny et Alexandre” n’était qu’une version tronquée et que seule la série télévisée était valide, restituant la force de l’œuvre dans son intégralité. Mais libre à chacun de choisir le moyen de découvrir cette œuvre, la magie bergmanienne comprend de multiples entrées…

Isabelle Fauvel

(1) http://www.lessoireesdeparis.com/2018/11/02/le-metteur-en-scene-et-sa-comedienne/

“Fanny et Alexandre”, roman d’Ingmar Bergman (1979), Collection Folio N° 3130, Gallimard. Traduction du suédois par Lucie Albertini et Carl Gustaf Bjurström. 288 pages, 8,40€.

“Fanny et Alexandre”, film d’Ingmar Bergman (1982)

“Fanny et Alexandre” d’après Ingmar Bergman, mise en scène de Julie Deliquet, jusqu’au 16 juin à la Comédie-Française

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1 réponse à Magie bergmanienne

  1. Marie J dit :

    Merci Isabelle de nous faire partager les multiples facettes de Fanny et Alexandre. A défaut de pouvoir me rendre à la Comédie Française, me voici désormais très tentée par la lecture du roman…

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