Poule de luxe

D’une petite princesse logée dans un œuf, Tristan Félix en a fait un livre. Le journal de bord d’une gamine, la narration de ses hallucinations, la description d’un monde qui n’existe pas. L’officiel a besoin de tangible. La poésie s’en moque. Ce n’est pas le premier opus de Tristan Félix (1). Et comme d’habitude elle nous entraîne dans son univers dérangé avec un personnage qui, dans son œuf ou en-dehors, ne s’épanouit qu’à travers les songes, « d’histoires à dormir debout et à rêver couché« . Ovaine est une chimère et l’auteur de sa « saga » lui prête vie. Comme les aliments sans gluten, le journal d’Ovaine est dépourvu de toute crédibilité qui en rendrait la lecture indigeste. Le lecteur qui s’engage marche sur des œufs.

Cet espace poétique, d’une totale liberté d’écriture, allume néanmoins dans notre mémoire, une référence fort ancienne aux alentours du quinzième siècle. À cette époque, Jérôme Bosch peint un fameux triptyque intitulé « Le jardin des délices ». Le peintre néerlandais réalise ce faisant une œuvre allant du symbolisme esthétique à la représentation d’un monde dégénéré. Sur trois panneaux, il raconte d’abord quelque chose qui ressemblerait au paradis originel, au centre une version dégradée par la pratique du péché et sur la fin, un genre de cauchemar qui pourrait être l’enfer. Et dans cette haute concentration de névroses interactives,  figure un homme dont le tronc ressemble fortement à un œuf cassé. Comme il est ouvert on peut constater que la coquille abrite trois personnages autour d’une table et un humanoïde dont le regard se perd dans le charivari pénible qui l’entoure. La thématique de la sphère plus ou moins habitée figure d’ailleurs dans la seconde partie du triptyque. Cinq siècles plus tard, cette œuvre profondément mystérieuse, fascine toujours.

La route littéraire qu’emprunte depuis plusieurs années Tristan Félix, au théâtre comme en littérature, s’apparente aux voies suivies par Bosch. « Ovaine a une balle dans le cœur qui progresse de jour en jour« , elle est « vautrée dans sa tranchée » et « mate l’ennemi à la jumelle« . Elle compte sur ses doigts les morts tout en sachant qu’en vrai, « on ne peut compter sur personne« . Sortant sa trousse à philtres, elle fait des piqûres aux cadavres lesquels, revigorés, dansent le rigodon. Tristan Félix en page 113 revient sur l’idée que Ovaine n’a jamais existé. Mais pour préciser aussitôt que c’est « archi-faux » parce qu’elle s’est retirée dans la « Légion Étrange« . Sortie de son œuf, Ovaine fait n’importe quoi. À la faveur « carminée du couchant, elle s’efforce de passer pour un concentré de fraise« , cependant que « nul n’est dupe et le champ perd ses fraises une à une, comme une varicelle à l’envers« .

Au mitan de l’ouvrage une certaine Célestine Gaïa disserte sur l’œuf éventré d’une poule de luxe: « une protubérance d’œil à la poupe fait office de hublot par où zieuter le matelot. À l’avant, une touffe hirsute fait figure de proue en guise de scandale. Entre œil de poupe et touffe de proue, y’a comme un puits. Dedans il fait tout sombre: c’est une voie d’eau qui donne sur l’abîme de l’amour« .

Livre reptilien et pourtant sans queue ni tête, « Ovaine La Saga », s’émancipe de toutes les conventions, exclut tout repère auquel se raccrocher, omet tout banc public sur lequel stationner cinq minutes en paix. Ovaine nous entraîne dans sa folie. Elle-même « doit souvent retrouver le fil, peloté à une branche, entre une antenne de rhinocéros et un zizi de hanneton, pendu parfois à l’aiguille d’une araignée« .

Si l’on se réfère encore une fois à Jérôme Bosch et son triptyque (3e volet ci-contre), car le rapport est des plus pertinents, il manque quelque chose à ce terrain de jeux totalement débridés. Un panneau de type municipal qui apparaîtrait de temps en temps avec un petit cercle qui préciserait « vous êtes ici« . Et tant qu’à faire, si ce n’est pas trop cher, une signalétique lumineuse au sol qui guiderait nos pas vers les issues de secours. Au cas où, bien sûr.

PHB

(1) Tristan Félix comme son prénom ne l’indique pas est aussi dessinatrice, photographe, marionnettiste (Le petit théâtre des pendus). On peut en savoir un peu plus sur elle en parcourant les articles lui ayant été consacrés dans Les Soirées de Paris. Autres articles sur Tristan Félix

« Ovaine La Saga » Tristan Félix Tinbad 2019 23 euros

Jeudi 9 mai, 20 h 30, librairie Équipages, 61 rue de Bagnolet, 75020 Paris: lecture ovnienne d' »Ovaine La Saga »
(avec Maurice Mourier son préfacier)

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Livres, Poésie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *