Les Damnés de Ivo van Hove, ou comment en revenir ?

Une famille digne des Atrides de l’Antiquité : les industriels Von Essenbeck se déchirent et s’autodétruisent pendant que les nazis prennent le pouvoir en 1933. L’intrication de l’histoire singulière d’une famille et de notre Histoire européenne sur la scène de Ivo van Hove est extrêmement saisissante et dérangeante. De ce nouveau cercle des enfers, on ressort chamboulé, hérissé de questions mais persuadé d’avoir contemplé un grand spectacle. La pièce avait créé le choc à Avignon en 2016, puis de nouveau à la Comédie française en septembre 2016. Sa reprise ces jours-ci court jusqu’à juin, de quoi se rattraper pour ceux qui auraient manqué ce spectacle-monstre.

Inspiré du célèbre film de Visconti, la pièce présente une famille d’industriels dans la sidérurgie qui se compromet par son désir de pouvoir jusqu’à donner la main aux représentants du régime montant. Sur le plateau, la série des tombeaux vides annonce le déroulé dès l’entrée, il faudra que chacune de ces boîtes trouve son occupant, car la libido dominandi charrie son lot de disparus. Et la sonnerie régulière qui strie nos oreilles et scande les actes de cette tragédie évoque celle d’un train de la mort lancé dans la nuit.

Le choix de l’image filmée presque en continu sur la scène et projetée sur un écran par deux caméramans est d’une grande richesse. Outre l’hommage évident à Visconti, on y trouve l’occasion d’une augmentation oculaire du spectateur, car on voit ce qui d’ordinaire nous est inaccessible au théâtre : les rigoles d’un visage, la proximité des bouches dans un baiser, mais aussi les actions parallèles ou encore le hors scène quand l’objectif suit la Baronne Sophie Von Essenbeck à la recherche de son fils dans la coulisse et hors du théâtre ! Plus intéressant est le choix de nous filmer, nous spectateur, assis dans notre fauteuil de théâtre : manière de nous rendre témoins, irrémédiablement passifs, de ce qui se joue sur la scène familiale et historique de cette montée du nazisme. C’est donc bien à notre histoire que nous assistons.

La pièce propose significativement une alternance entre les drames privés et les images d’archive qui évoquent l’incendie du Reichstag ou le camp de concentration de Dachau. C’était déjà la grande leçon des tragédies antiques : la violence familiale, tragique par excellence, dit quelque chose de l’énigme du mal en l’homme. Et de la violence il y en a pour le spectateur, dans cette mise en scène. Nous sommes exposés à la trahison des frères, aux assassinats et au désir de destruction des pères et des mères, à l’inceste qui rôde ou même à l’extrême violence qui menace les enfants. Mais à ce mal familial s’ajoute ici une couche supplémentaire dans la réflexion proposée par l’image d’archive sur un «mal historique», en ces années 1930.

La distribution au service de cette plongée infernale est époustouflante : Elsa Lepoivre dans un rôle de femme puissante et de mère déchue que les costumes shakespeariens d’An d’Huys magnifient ; Denis Podalydès en officier SA qui trouve une familiarité presque touchante dans le tragique ; Guillaume Gallienne, absolument crédible en arriviste buriné, et bien sûr Christophe Montenez, dans le rôle central du fils déchu et vengeur, dont les inflexions de voix et le jeu rappellent le célèbre clown blessé joué par Heath Ledger.

Des questions nous restent cependant : l’importance donnée à la nudité dans le spectacle, qui pourrait agacer. Mais au-delà du tic d’époque pour nous, le nu semble ici un état transitoire vers un autre état d’être : nu d’avant le goudron et les plumes du châtiment pour la mère découverte, nudité joyeuse et licencieuse pour l’officier SA, qui se voit aspergé d’une nappe de sang ; nudité du fils qui dépose son humanité pour se recouvrir de la cendre de ceux qu’il a contribué à éliminer. Et ces corps recouverts de matière visqueuse, poisseuse, noire, rouge, blanche sont d’une saisissante beauté tragique lorsqu’ils se lèvent et présentent leur dernier visage à la caméra avant de se coucher dans le tombeau.

Mais persiste sur notre rétine l’ultime scène du spectacle dont le commentaire qui suit risque d’atténuer l’effet de surprise… Comment ne pas mentionner ce choix pour le moins polémique d’un homme armé qui n’est pas sans évoquer ces personnages qui tirent sur le spectateur dans le théâtre de l’absurde, mais qui peut aussi soulever une autre mémoire, plus traumatique, en ces années post-attentats qui sont les nôtres ? Il y a bien sûr de la mise à distance par les jeux de lumière et de musique, pourtant s’invite là un autre fantôme, non complètement intégré encore, qui donne à ce spectacle déjà éprouvant une ombre supplémentaire. Les applaudissements finaux après quelques secondes de silence témoignent, s’il fallait encore, que quelque chose de fort et d’important a eu lieu sur la scène. Point de Virgile pour nous guider dans cet enfer, reste cependant la beauté de certaines images filmées pour nous.

Tiphaine Pocquet du Haut-Jussé

©Jan Versweyveld coll. Comédie-Française

Les Damnés, d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli, mise en scène Ivo van Hove, jusqu’au 2 juin 2019. Comédie française, salle Richelieu, 2h10.

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3 réponses à Les Damnés de Ivo van Hove, ou comment en revenir ?

  1. philippe person dit :

    Cette plongée complaisante et bien-pensante dans la barbarie est pour moi le comble de l’obscénité. Le summum de l’ère Macron dont l’ambitieux Gallienne, qui devrait détrôner prochainement Ruf pour la direction de la Comédie française, est un parfait avatar…
    Allez voir « le Canard à l’orange » ou les Tuche : seul viatique contre ce « pompeux cornichon » de Van Hove comme dirait l’entarteur, qu’on aimerait en forme pour commettre des attentats pâtissiers, qui, pour une fois, ne viseraient pas l’inoffensif philosophe que l’on sait.

    • T.P. dit :

      M. Person, je dois reconnaître que votre commentaire m’a fait rire.
      Je pourrais tomber d’accord avec vous sur la bien pensance et l’obscénité du spectacle. Complaisance en revanche, je ne sais pas, complaisance à cultiver notre malaise alors. Mais si ce spectacle vous semble facile, la question, qui était déjà celle de C. Lanzmann pour la Shoah, reste entière pour moi : comment représenter ce moment de l’arrivée du pouvoir nazi et la déflagration des liens traditionnels qu’elle entraîne ? Il me semblait que passer par la représentation de liens familiaux et de leur exposition dans ce « nouveau » monde n’était pas une mauvaise idée.

      • philippe person dit :

        Tiphaine,
        désolé de ne pas avoir répondu à votre commentaire du commentaire, mais je ne l’avais pas lu…
        Pour répondre – ou esquisser une réponse – à votre interrogation… Je crois que l’événement, la prise du pouvoir d’AH est à remettre dans le contexte historique allemand… C’est en 1918-19 que les choses ont commencé : défaite, révolutions puis crise économique, peur du bolchévisme, naissance des nationalistes extrêmes (et pas seulement le parti nazi)…. Quand Hitler « gagne » les élections, la déstructuration des familles allemandes a déjà été bien entamée. Le fruit est mûr… Ce n’est pas un séisme, mais un épisode logique… Donc pas vraiment une surprise. Dramatiser l’affaire à travers une famille de l’élite n’est qu’une construction. Je vous rappelle que Les Damnés (Visconti) s’inspirent (fortement) des 4 cavaliers de l’Apocalypse (de Minelli, cinéaste infiniment supérieur à Visconti) et était tiré d’un roman paru pendant la première guerre de Blasco Ibanez, un roman de qualité mais très marqué dans sa forme par une écriture d’époque qui se rapprocherait de Jules Romains, de Romain Rolland ou de Roger Martin du Gard. C’est-à-dire où l’Histoire agit directement sur les personnages et sans chercher de nuances sur les hommes…
        Désolé, je n’ai pas été rigolo aujourd’hui !

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