Musique, Monsieur Devolder !

Avec Hervé Devolder, la musique fait plus qu’adoucir les mœurs, elle met littéralement le cœur en joie. Doublement à l’affiche ces temps-ci, le talentueux auteur-compositeur-comédien-chanteur-musicien-metteur en scène (“etc etc” serait-il plus prudent d’ajouter tant l’étendue de la palette de l’artiste est impressionnante) nous transporte dans des univers totalement différents, mais toujours avec pour dénominateur commun l’humour et la bonne humeur. Hervé Devolder semble avoir la gaîté chevillée au corps Sur la scène du Petit Montparnasse, aux côtés de la pétillante Marie-Charlotte Leclaire, il sort de l’oubli une icône de la chanson française : Mireille. Oui, Mireille, le Petit Conservatoire… et bien davantage encore, comme nous le rappelle ce merveilleux spectacle. Au Théâtre La Bruyère, il reprend sa comédie musicale “Chance !”, Molière 2019 du Spectacle Musical, devenue depuis sa création en 2001, un classique du genre. Elle compte à ce jour plus de mille représentations et ce n’est pas fini…

Mireille, c’est un peu comme Monsieur Jourdain avec la prose, nous la connaissons tous sans la connaître, même les moins de vingt ans. Mais si. Tout au long du spectacle, il est amusant de réaliser que derrière des chansons on ne peut plus célèbres se cache ce petit bout de femme énergique à la voix si atypique, fluette à l’extrême. “Couchés dans le foin”, “Ce Petit Chemin”, “Puisque vous partez en voyage”, “Une Demoiselle sur une balançoire”, “Quand un vicomte rencontre un autre vicomte”, “Il attendait son carrosse”… c’est elle. Enfin, c’est eux. Avec son complice le parolier Jean Nohain, elle a composé pas moins de six cents chansons. Maurice Chevalier, Jean Sablon, Charles Trénet, Henri Salvador, Yves Montand…  l’ont chantée. Elle introduisit le swing en France et renouvela la chanson française.  La chanson française moderne, c’est elle.

Il est vrai que Mireille (1906-1996), pour le plus grand nombre, reste principalement dans les mémoires comme l’animatrice du Petit Conservatoire de la Chanson, institution à tel point indissociable de sa fondatrice qu’il était devenu le “Petit Conservatoire de Mireille”. Ancêtre en quelque sorte de la Star Academy, ce cours de chant destiné aux chanteurs de variétés, extrêmement populaire, fut diffusé pendant près de vingt ans à la radio, puis à la télévision, de 1955 à 1974, et forma toute une génération de chanteurs, de Michel Berger à Françoise Hardy, en passant par Alain Souchon, Yves Duteil ou encore Hervé Cristiani (“Il est libre Max”) et Pierre Vassiliu (“Qui c’est celui-là ?”). Mireille fut donc d’une certaine façon l’inventrice du télé-crochet.

Le spectacle nous apprend aussi qu’elle fut tout d’abord actrice, fit ses débuts au cinéma à l’âge de six ans et tourna avec Buster Keaton. Mais c’est sa rencontre avec Jean Nohain, frère du comédien Claude Dauphin, en 1928, alors qu’elle était engagée au Théâtre de l’Odéon, qui fut déterminante pour la suite de sa carrière. Mireille, c’est aussi le 36 rue Montpensier où elle vécut pendant quarante ans avec son époux l’écrivain Emmanuel Berl (1892-1976), à proximité de la prestigieuse Comédie-Française et du Théâtre du Palais-Royal, avec pour voisins et amis Jean Cocteau et Colette. La compositrice-interprète fréquentait le Tout-Paris, fut la première à voir ses pochettes de disque illustrées grâce au talentueux André Girard, vivait avec son mari dans deux appartements séparés par une porte communicante avec un feu clignotant rouge et vert pour préserver sa tranquillité, entra dans la Résistance… Sa vie hors du commun et sa personnalité haute en couleurs nous sont ici racontées avec moult anecdotes et chansons. Un régal !

Afin d’éviter l’écueil du récital commenté, Marie-Charlotte Leclaire, à l’origine du projet, et Hervé Devolder ont conçu une trame narrative qui nous plonge dans l’univers du music-hall tout en nous racontant une histoire, une entrée en matière plus subtile et déjà chargée d’humour, garante d’une fluidité qui ne se démentira à aucun moment. Alors qu’il désespère de trouver l’interprète idéale pour incarner la chanteuse Dalida sur laquelle il prépare un spectacle, un metteur en scène auditionne une jeune femme dont la ressemblance troublante avec Mireille le fascine aussitôt. La jeune artiste, elle, n’a jamais entendu parler de Mireille…

La ressemblance de Marie-Charlotte Leclaire avec l’auteur de “Couchés dans le foin” est, en effet, saisissante : la tessiture de voix tout d’abord, cette même petite voix flûtée ; et puis ce mélange d’élégance et d’excentricité, d’intelligence et d’humour animé par un regard malicieux. Elle est tout simplement parfaite, rendant à son aînée ses lettres de noblesse tout en lui donnant un merveilleux coup de jeune ! Ses deux partenaires masculins, Hervé Devolder et Adrien Biry-Vicente, ne sont pas en reste. Eux aussi s’en donnent à cœur joie, interprétant chansons et personnages avec talent, humour et dynamisme.  C’est jazzy et ça swingue ! Certaines scènes sont de véritables moments d’anthologie, ainsi la reconstitution du générique de la série télévisée Colargol dont Mireille écrivit la chanson ou encore une séance du Petit Conservatoire au cours de laquelle Françoise Hardy interprète “Tous les garçons et les filles” et Yves Duteil, “Le petit pont de bois”.

“Chance !” nous emmène dans un tout autre univers où règne là aussi la culture de la joie, celui de la comédie musicale totalement déjantée, une comédie musicale au vrai sens du terme puisqu’il s’agit véritablement d’une comédie – drôlissime – et que tout y est chanté de bout en bout. L’ambiance du cabinet d’avocats dans lequel se déroule l’action n’est en rien studieuse, loin s’en faut. Comme le résume si bien la secrétaire anglaise au parler très Jane Birkin, “moi ce que j’aime dans “pause-café”, c’est pas la café, c’est le pause”.

L’atmosphère y est totalement délirante avec des personnages stéréotypés plus cocasses les uns que les autres.  Il y a là, côté filles, les secrétaires : Agnès l’amoureuse très BCBG dans son tailleur hyper chic, Kate la babacool et Nina, la nouvelle stagiaire surdiplômée et timide ; côté garçons, Étienne l’employé plutôt réservé, le boss à l’allure imposante et le coursier beau gosse. Musicalement, chacun a aussi sa couleur : du ténor de musette au baryton lyrique en passant par le rocker, la chanteuse romantique ou de variétés. Autre rituel que la pause-café, celui de jouer tous les lundis matins au loto, en commun.  Un beau jour, la chance sourit et la joyeuse équipe gagne le gros lot : 99 millions d’Euros ! “99 millions d’Euros ! À s’offrir en partage. 99 millions, c’est beau ! Quel héritage ! Adieu aux découverts qui vident les frigos Plus jamais de factures qui font froid dans le dos Plus jamais de “trop cher” et plus rien de “trop beau” Pour nous les grands gagnants du plus gros des gros lots ! …” Cet argent leur permettra d’accéder au bonheur et de se rapprocher encore davantage de bien des façons… Dans une ambiance survoltée avec des personnages montés sur pile, la joie est contagieuse. Les interprètes sont tous excellents, les six comédiens-chanteurs comme les musiciens. Les mélodies sont entraînantes, les dialogues parfaitement ciselés et les répliques font mouche.
Vous l’aurez compris, ces deux spectacles ne vous apporteront que bonheur et légèreté. De belles soirées en perspective…

Isabelle Fauvel

“La Grande Petite Mireille”, spectacle musical de Marie-Charlotte Leclaire & Hervé Devolder, musique de Mireille, avec Marie-Charlotte Leclaire, Adrien Biry-Vicente et Hervé Devolder en alternance avec Cyril Romoli. Théâtre du Petit Montparnasse 31 rue de la Gaîté 75014 Paris, du mardi au samedi à 19h, matinée dimanche à 17h.

“Chance !”, livret, musique et mise en scène d’Hervé Devolder, avec six comédiens-chanteurs et trois musiciens se relayant en alternance. Théâtre La Bruyère 5 rue La Bruyère 75009 Paris, du jeudi au samedi à 19h, matinée dimanche à 17h30, lundi à 20h30. Molière 2019 du Spectacle Musical

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1 réponse à Musique, Monsieur Devolder !

  1. philippe person dit :

    Je n’ai vu (et chroniqué) que « La grande petite Mireille » mais j’incite tout le monde à y aller de confiance et d’écouter le bel article d’Isabelle…

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