Fénéon, dandy des arts lointains

Les habitants et visiteurs de New York auront bien de la chance en 2020. Ils découvriront en un seul bloc une exposition dévolue à Félix Fénéon (1861-1944). Alors qu’en France, l’événement a été découpé en deux volets dans un ordre chronologique inversé. Le musée du quai Branly Jacques Chirac, démarre en effet en ce moment-même la deuxième partie de la vie du promoteur et collectionneur de l’art primitif, que fut cette connaissance d’Apollinaire. Et c’est à l’automne seulement que le musée de l’Orangerie présentera les autres facettes de ce personnage original (ci-dessus par le peintre Emile Compard), celle de l’anarchiste, critique d’art, éditeur et accompagnateur des nouvelles formes d’expression. Ceux qui ont l’habitude de commencer n’importe quel parcours ou journal par la fin risquent donc d’être désorientés.

Félix Fénéon avait trouvé une bien jolie expression pour désigner les sculptures africaines dont il faisait collection. Afin d’évoquer cet univers que beaucoup méprisaient encore au tournant du 20e siècle, il avait choisi la dénomination « d’arts lointains », nettement préférable à « art nègre ». Il fut parmi ceux qui avaient compris à l’avance la puissance et la finesse des masques et autres représentations totémiques du continent noir. Depuis la disparition très regrettable du musée Dapper, les amateurs aujourd’hui doivent se rabattre sur le musée du quai Branly pour assouvir leur passion et entretenir leur fascination face à cet art hautement signifiant. La collection de Félix Fénéon comportait plus de 400 pièces dont 76 étiquetées Baoulé, Gouro, Kota, ou encore Mabea. Le rendez-vous ainsi donné par le musée du quai Branly honore cet homme moderne qui vivait à une époque où l’ignorance de la culture africaine impliquait trop souvent une condescendance pour le moins critiquable. Lui avait compris qu’à côté des peintres dont il faisait aussi collection (Manet, Modigliani, Vuillard, Masson, Ernst…), un art majeur, beaucoup plus ancien, restait à découvrir. Des artistes comme Picasso et plus tard Basquiat en intégreront les codes dans leur production.

Aspect de la collection Fénéon

À l’époque où il était rédacteur en chef de la Revue Blanche, Félix Fénéon avait précocement publié des articles dénonçant les égarements politiques et raciaux de colonisation. En 1931, il nous est expliqué qu’avec Louis Aragon et André Thirion, il participera à un événement qui prendra le contrepied de l’exposition coloniale élaborée la même année, laquelle glorifiait la supériorité globale d’un occident cherchant à imposer ses vues auprès de peuples considérés inférieurs. Pourtant, en 1923, le musée des Arts décoratifs organisera tout de même une manifestation sur les arts indigènes des colonies françaises et du Congo belge. Les pièces exposées émanaient du musée d’ethnographie du Trocadéro et provenaient aussi de collectionneurs privés dont Félix Fénéon qui prêtera 70 objets. Les mentalités évoluaient lentement mais sûrement. À se demander par ailleurs dans quelle mesure elles ne régresseraient pas aujourd’hui.

Au début de la scénographie, une photo nous présente ce Félix Fénéon attachant, aux sympathies communistes, et qui fut accusé un jour d’avoir fait exploser une bombe dans un restaurant. Celui qui écrivait avec brio des nouvelles de trois lignes s’en défendra avec suffisamment d’éloquence pour être acquitté. Sur ce cliché de 1909 donc, il ne regarde pas l’objectif mais ailleurs, ce qui est toujours bon signe. Il a alors plus de 40 ans et tout dans son habillement, trahit un souci d’élégance et de distinction. En tant que découvreur de talents (en poésie comme en peinture), il avait maints points communs avec un Apollinaire qui entretenait avec lui des rapports « courtois » selon Daniel Delbreil dans le récent « Dictionnaire d’Apollinaire« . Sa fiche Wikipédia nous enseigne qu’Octave Mirbeau disait de lui que « malgré son aspect volontairement froid, sa politique un peu roide, le dandysme spécial de ses manières, réservées et hautaines » il avait « un cœur chaud et fidèle« . On attend donc avec impatience le deuxième (ou premier) volet de l’exposition prévue dès le 16 octobre au musée de l’Orangerie afin de mieux découvrir l’homme derrière ses collections. Elles ont beau être parlantes, elle nous ouvrent surtout l’appétit.

PHB

Félix Fénéon « Les arts lointains », musée du quai Branly-Jacques Chirac, jusqu’au 29 septembre

 

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2 réponses à Fénéon, dandy des arts lointains

  1. jean cedro dit :

    Je ne connaissais que très peu cette dimension de critique d’art, mais j’ai, comme beaucoup, une admiration sans borne pour le Fénéon rédacteur au Matin (vers 1906 je crois), avec son inimitable concision : « Elle tomba. Il plongea. Disparus. »

  2. Ping : Félix Fénéon, un esprit d’un temps nouveau | Les Soirées de Paris

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