Amiens entre « aires » et « rieux »

Notre petite embarcation glisse sur l’eau du canal. Le moteur électrique est complètement silencieux et le pépiement des oiseaux prend tout l’espace sonore. Nous avons embarqué à « Port à Fumier » à proximité immédiate d’Amiens -ça ne s’invente pas- et tout de suite, nous voilà en immersion au cœur des hortillonnages.
Les hortillonnages d’Amiens sont un lieu unique en France qui s’étend sur 300 hectares d’anciens marais desservis par 65 km de canaux dont l’origine remonte au Moyen Age (XII ème siècle). Ils sont constitués d’une multitude d’îles alluvionnaires très fertiles, les «aires» accessibles uniquement en barques grâce à un réseau de petits canaux appelés les « rieux », nom picard des hortillonnages.
L’activité maraîchère d’origine, très prospère, n’est plus ce qu’elle était : sur les 10.000 hectares consacrés à cette activité, il n’en reste que 300. Et sur le millier de maraîchers qui vivaient sur le site au 19 ème, ne demeurent qu’une poignée de familles. Les produits sont toujours vendus sur le «marché sur l’eau» au pied de la cathédrale d’Amiens. Mais aujourd’hui ce marché n’a lieu sous sa forme traditionnelle qu’une fois l’an, en général pendant la « Fête de l’eau » qui se déroule en juin dans le quartier Saint-Leu.
Menacé en 1974 par un projet de rocade routière, le site est sauvé de la destruction à l’initiative d’une association de protection et de sauvegarde emmenée par le photographe Nisso Pelossof. L’association est toujours en place et œuvre pour l’entretien du site : curage des lieux et consolidation des berges, qu’elle finance en partie par l’organisation de visites en barque. La majeure partie des hortillonnages est maintenant transformée en jardins d’agrément où chaque jardinier créée son petit paradis.

C’est ce site idyllique que l’association « Art et Jardins Hauts de France » a choisi pour son Festival international des Jardins. Depuis 10 ans, elle invites paysagistes, architectes et plasticiens à investir des parcelles pour y réaliser leurs interventions de jardins ou d’installations artistiques à découvrir à pied ou en barque, à l’occasion d’une promenade de passerelles en cabanes.
Après 10 éditions, ce sont plus de 140 créations de 235 paysagistes, architectes et plasticiens qui viennent agrémenter la visite. Tous les ans un appel à candidatures permet de sélectionner 5 nouveaux projets d’interventions paysagères et 5 interventions artistiques.

Parmi celles ci, les « Cabotans maraîchers » de Stéphane Larcin et Baptiste Demeulemeester inspirés du livre d’Édouard David « Ches Hortillonnages » sont un théâtre de plein air, un lieu à la fois propice à la contemplation qui pourra aussi être utilisé comme lieu de représentation. Le danois Joost Emmerick s’est intéressé à la cabane de chasse et notamment à son camouflage dont il nous livre se version très particulière : « la Chasse aux fleurs ». Raphaëlle Duquesnoy a installé des « Hortillophones » en céramique (ci-contre), qualifiés de « machines acoustiques » destinées à amplifier le paysage sonore et la richesse ornithologique du lieu. Ainsi sur l’étang de Clermont vous pourrez percevoir le chant du troglodyte mignon, le cri du grèbe huppé, les cloches de la cathédrale Notre Dame ou encore, le sifflement des trains de la gare d’Amiens.

Sur l’île aux fagots, c’est vers le sol qu’il faut diriger le regard : le message incrusté dans le gazon de Thomas Wattebled n’a ni début, ni fin et interroge le visiteur : s’agit il du «sentiment de ne rien pouvoir ajouter» ? Ou plutôt «ne rien pouvoir ajouter au sentiment» ?

Toujours sur le site de l’étang de Clermont, « La pépinière des chiffonniers » de ATER Environnement donne des pistes et des idées sur le thème du recyclage : les bouteilles en verre récupèrent l’eau de pluie et l’aluminium des cannettes est utilisé pour ses qualités de captation de la chaleur avec des propositions artistiques très réussies y compris au niveau de l’esthétique.

« Arcane » Yushin U Chang

Outre leurs fonctions écologiques et agricoles, les hortillonnages représentent maintenant après la cathédrale, le second pôle touristique d’Amiens avec au moins 100.000 visiteurs par an environ dont 30 % d’étrangers (Anglais, Allemands, Belges, Néerlandais). Une activité touristique qui est aussi raisonnée et respectueuse du milieu. Nul doute que le festival et les jeunes artistes et paysagistes de talent qui interviennent sur le site, ont leur part dans ce succès public.

Marie-Pierre Sensey

Festival international des jardins – hortillonnages d’Amiens
Du 7 juin au 20 octobre 2019
Sur 4 sites à découvrir à pied en accès libre sur l’ile aux Fagots, la presqu’île Robinson, l’étang de Rivery ou en barque pour l’étang de Clermont.
Stephane Larcin, diplômé de l’Ecole Nationale du Paysage de Versailles a été lauréat 2018 du festival des jardins de Chaumont sur Loire pour son jardin « Entrez dans la pensine ».

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3 réponses à Amiens entre « aires » et « rieux »

  1. Vivat Laurent dit :

    Une belle incitation à une promenade en barque…

  2. Lottie dit :

    Merci pour cette promenade enchanteresse au fil de l’eau, ça donne vraiment envie de monter à bord. On ose espérer que les barques ne sont pas pleines à ras bord et que le pépiement humain ne couvre pas celui des oiseaux. Autrement dit, qu’on est vraiment loin de Paris.

  3. anne chantal dit :

    Amiens , sa cathédrale « le gothique près de la perfection », son cirque, ses hortillonnages, et son musée, en pleine restructuration; allez voir sur son site l’avancement des travaux..Et les petits personnages de Balkenhol qui se font un clin d’oeil, l’un dans l’eau, l’autre accroché à un mur..
    La promenade en barque, au milieu de ces oeuvres contemporaines pleines d’humour ou de poésie est un petit bonheur..

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