Albert, ce frère si discret

Il semble charmant ce jeune adolescent qui, à en juger par le duvet de sa moustache naissante, doit être âgé de 13 ou 14 ans. Comme tous les enfants de sa génération, il porte le costume marin : la mode fit rage dans toute l’Europe au tournant du siècle, principalement entre 1890 et 1910. Il portait déjà une marinière lorsque, quelques années plus tôt, en Italie, on l’avait photographié en compagnie de son frère aîné qui s’appelait encore Wilhelm de Kostrowitsky, et qui deviendra Guillaume Apollinaire. Cette photo assez peu connue, provenant des archives de la veuve du poète, représente donc le frère cadet de Guillaume, Albert de Kostrowitzky, né à Rome deux ans après lui (en 1882), et comme lui, d’un père ignoré. Il ne fut reconnu par sa mère que six ans après sa naissance.

Si l’on connaît peu de choses sur la vie discrète d’Albert, il apparaît en pointillé tout au long de la vie du poète. Les deux frères (ou, plus vraisemblablement, demi-frères) vécurent ensemble leur enfance et adolescence et ne se quittèrent que vers l’âge de 20 ans, lorsque Guillaume se rendit en 1901-1902 en Rhénanie, engagé comme précepteur par la vicomtesse de Milhau. C’est ensemble qu’ils avaient découvert les Ardennes belges de Stavelot, épisode marquant pour l’inspiration poétique d’Apollinaire. Auparavant, ils avaient fréquenté les mêmes collèges, notamment à Monaco. Dans la principauté, l’un de ses condisciples, qui était tombé sous le charme du jeune Wilhelm ( “un charmant et jovial camarade“) jugeait son frère « un personnage insignifiant » . Encore faut-il sans doute prendre l’adjectif dans son acception ancienne, c’est à dire « banal, sans rien de particulier ». De fait, la vie d’Albert compte peu de faits saillants, si ce n’est ses voyages qui le conduisirent outre-Manche et outre-Atlantique.

Ils firent tous les deux leur entrée dans la vie active comme employés de banque. Guillaume bifurqua rapidement vers le journalisme et la vie littéraire, mais Albert poursuivit dans cette voie, principalement comme sténographe. En 1907, à 25 ans, il se rendit en Angleterre pour un engagement dans une banque londonienne. En 1911, lors de l’accusation du vol de la Joconde et l’emprisonnement d’Apollinaire, le jeune frère, d’un naturel réservé, intervint ouvertement auprès des journaux pour la défense du poète qui sera rapidement libéré. En 1913, en vue d’un poste à la Compagnie franco mexicaine, il s’embarqua pour le Mexique où la révolution venait de se déclarer. C’est là qu’il mourut, peut-être du typhus, en 1919, un an après son frère et quelques mois après la mère. Il avait à peu près le même âge que Guillaume, décédé à 38 ans le 9 novembre 1918. Avec lui s’éteignait le dernier représentant de la famille Kostrowitzky.

Guillaume éprouva toujours pour son frère une grande tendresse, comme il l’écrit à Lou dans sa lettre du 2 février 1915 « J’aime beaucoup mon petit Albert, esprit si droit, intelligence fine, plein de bon sens, travailleur, volontaire et très doux ». La même lettre nous apprend qu’Albert était très pieux et qu’il avait voulu se faire prêtre. Mais on sait peu de choses sur ses centres d’intérêts et l’on serait bien en peine de savoir s’il estimait les écrits de son frère. La dernière lettre connue qu’il envoya à son frère depuis Mexico, le 26 décembre 1915, après des considérations financières, se termine simplement par  « Je te souhaite tout le succès littéraire que tu mérites ».

Apollinaire rendra en tout cas un bel hommage à son frère bien aimé en lui dédiant la très belle et intrigante « Lettre-océan » parue d’abord dans les Soirées de Paris du 11 juin 1914 avant d’être reprise dans Calligrammes. Albert devait également être le dédicataire du recueil d’idéogrammes “Et moi aussi je suis peintre“ qui ne vit par le jour.
En regardant ces photographies anciennes où, enfants ils avaient revêtu le fameux costume marin, on peut en tout cas relire avec une certaine émotion “Le Voyageur“ et mettre un visage sur ces « Deux matelots qui ne s’étaient jamais quittés »…

Gérard Goutierre

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2 réponses à Albert, ce frère si discret

  1. philippe person dit :

    En lisant votre texte, le récit de cette « vie brève », on pense à d’autres frères de poètes…
    Comme Frédéric Rimbaud… Sauf qu’Albert « Apollinaire » n’a pas encore trouvé sa Patti Smith pour profiter un peu de la postérité de son magnifique frangin…
    Cher Gérard, la photo que vous avez trouvée, a quelque chose d’infiniment doux, d’infiniment triste. Ce garçon paraît détaché de tout destin, on dirait une illusion photographique. On comprend qu’il n’ait visiblement rien compris à Guillaume…
    Pauvre Bébert…

  2. BM Flourez dit :

    Un grand merci pour cet article, et pour le très beau rapprochement avec « Le voyageur » dont brusquement la relecture est devenue beaucoup plus lumineuse et d’une émotion fondatrice. J’oserais dire qu’il y a son frère, mais aussi leur mère qui cherchait sans doute à résoudre ses rêves, emportant ses garçons malgré tout, et surtout la fratrie de deux petits garçons sans doute pieux, sans père à leur côté, les yeux grands ouverts, qui voyaient ensemble le monde défiler.
    « Te souviens-tu du long orphelinat des gares »
    BM Flourez

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