Une heure d’Entracte à Avignon

Place Pasteur à Avignon, alors que la ville est plongée dans l’effervescence du festival, il y a un petit coin de paradis. Profitons-en quelques instants, mais que cela reste entre nous.

Bordant une fontaine à la douce mélodie, et à l’ombre des marronniers, se niche la terrasse du troquet-resto l’Entracte. L’assiette n’est pas inoubliable certes (une sélection très respectable de premier secours), le demi (belge) à 2,60 euros ne se distingue pas singulièrement des prix pratiqués par nombre d’autres cabaretiers, et le service y est adorable mais là encore c’est histoire de climat sans doute, Paris est loin. 

Bref, véritablement séduisant mais pas unique.

Pourtant, les petites tables de l’Entracte ont un charme fou. C’est un spectacle permanent qui nous attend. Installons-nous verre en main. Nous sommes comme à l’orchestre pour voir passer les troupes du Off qui présentent sans cesse sur la place un aperçu de leur talent (variable), souvent en tenue de scène, toujours avec force tracts. Paris est si loin, donc, ici Jean-Paul Gaultier écoute le boniment et lit les tracts visiblement heureux comme un gosse. Didier Porte, qu’on reconnaît même si l’affiche de son spectacle le rajeunit à outrance, profite lui aussi de la fraîcheur d’une belle blonde (la bière, blonde), alors que Sophie Forte distribue elle-même les tracts … pour son mari. Pas de panique, laissons filer le temps, voilà quelques comédiens qui vont tenter de nous convaincre en un éclair que leur spectacle vaut le détour.

 

Accessoirement en effet à Avignon au mois de juillet sévit le festival, les festivals plutôt, le In et le Off, concurrents, non, complémentaires, pas tout à fait, disons qu’ils cohabitent. Dans les rues d’Avignon le Off envahit avec les affiches des centaines de spectacles le moindre bout d’espace disponible, ou presque. On peut s’y régaler à toute heure sans même avoir à pénétrer dans les salles obscures. Allons-y tout de même. Compte-rendu subjectif. 

Si Siang Ki. Photo: Manuel Pascual

Côté Off cette année pour nous il y a les chinoiseries et un monstre sacré. L’Empire du milieu, invité du festival, nous propose notamment deux moments de plaisir théâtral au Théâtre du Chêne Noir. Dans la grande salle de l’ancienne chapelle Sainte-Catherine et «pour la première fois en Occident» nous assure le dossier de présentation (roulement de tambours, donc), nous est contée Si Siang Ki, ou l’Histoire de la Chambre de l’Ouest. Dans le pur respect de la tradition théâtrale chinoise, cymbales et robes soyeuses brodées de rigueur, Gérard Gelas (Monsieur le directeur du Chêne Noir) met en scène dans cette histoire née il y a 700 ans les comédiens de l’Académie de Théâtre de Shanghai. Sur le fond, un amour impossible entre deux jeunes tourtereaux, la maudite belle-maman, la fidèle servante, le sage moine et le cruel guerrier. Un vrai conte de fées oriental et fort recommandable, sur la loyauté et l’amour. 

Ah, l’amour !

Dans la petite salle du Théâtre du Chêne Noir, place aux marionnettes de Hand Stories, un spectacle remarquable de dextérité, de et par Yeung Faï. Ce dernier est l’héritier de cinq générations de marionnettistes et ce spectacle raconte cette longue histoire. Mais le passage de relais prendra fin avec lui, d’où sa volonté de nous transmettre ici un patrimoine. Attention, si l’objet-marionnette est bel et bien traditionnel, la mise en scène est vivante, moderne, on traverse le temps comme en rêve, les saynètes successives occupent tout l’espace disponible, des prisons communistes à la chasse au tigre. Tour à tour drôle et émouvant, ce spectacle est immanquable.
 

Hand-stories. Photo et copyright: Marco Del Corto.

A quelques encablures de la rue Sainte-Catherine, le Théâtre des Carmes, sur la place du même nom, nous laisse voir un monument, en la personne de Jean-Claude Drouot. La claque. Il forme avec son compère Serge Le Lay une formidable paire de comédiens dans ce «Lear et son fou» d’André Benedetto, auquel le théâtre rendait un hommage (avec également une autre pièce, «Urgent Crier !» Joué par le formidable Philippe Caubère). Jean-Claude Drouot se met ici en scène d’une belle manière, en vieux roi désabusé, harcelé par son fou.

Lear et son roi. Compagnie Jean-Claude Drouot. Photo: Lot

Tout participe à la magie du moment, des décors à la mise en scène, mais surtout, surtout, au jeu d’acteurs. Ils sont partout, possédés par leurs rôles. Jean-Claude Drouot est un monstre, un monstre au théâtre et ça ne fait pas peur, ça fascine. On en ressort bouche bée.

 

A tel point qu’on se dit qu’on aurait tellement pu se passer avec une telle leçon de théâtre des sinistres plaisanteries subies au titre du In, le festival officiel. Au regrettable programme de notre côté, «Sang et Roses» dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes et «Mademoiselle Julie» au Gymnase Aubanel (les basketteuses étaient encore dans le vestiaire quand nous sommes arrivés). 

Notez que si pour la Demoiselle d’August Strindberg, campée par la froide Juliette Binoche, ma déception (atténuée par un toujours aussi talentueux Nicolas Bouchaud) rejoint celle de l’ensemble des critiques dont j’ai pu avoir connaissance (mais pourquoi vouloir à tout prix rendre contemporain un texte indispensable mais si daté ?!), pour le néerlandais «Bloed & Rozen», récit des trajectoires météoriques de Jeanne d’Arc et de Gilles de Rais, me voilà bien isolé. D’accord, le mistral était de la partie, j’étais en haut sur le côté, je n’ai peut-être jamais eu aussi froid (ah si, pardon, l’été dernier … dans cette même Cour d’Honneur). Pourquoi un tel cadre pour un si petit jeu d’acteurs, statiques devant des projections vidéos à deux euros. 

Bon sang, justement, ce spectacle a été créé pour ce lieu, il n’y trouve pas sa place, quel dommage. Le mur du fond de la Cour, revêtu de grands carrés métalliques comme une côte de maille géante, tant que le vent le permet est transformé en écran géant et retransmet le spectacle en direct. Nous voilà donc tous à suivre les péripéties de nos héros illuminés sur cet écran, d’autant qu’il s’agit de lire tout le temps les sous-titres.

Quel intérêt ?! Celui sans nul doute de nous faire encore davantage apprécier des moments de grâce comme ceux vécus aux théâtres du Chêne Noir et des Carmes. 

Et celui aussi non négligeable de nous prévenir du danger avant le passage la saison prochaine de Mademoiselle Julie et de «Sang et Roses»  au Théâtre de l’Odéon. Quoique dans un espace plus restreint que celui de la Cour d’Honneur, peut-être «Sang et Roses» pourra-t-il revêtir un parfum plus séduisant ?

On attend en revanche à l’Odéon avec impatience «Die Sonne », la nouvelle création du Maître des lieux Olivier Py, qui mettra aussi en scène Roméo & Juliette. Olivier Py, … prochain directeur du Festival d’Avignon, à partir de 2014. Rendez-vous cet été-là, Place Pasteur.



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1 réponse à Une heure d’Entracte à Avignon

  1. Byam dit :

    Précision de rentrée, « Lear et son fou » sera présenté au Théâtre de l’Epée de Bois (www.epeedebois.com) du 18 janvier au 12 février.

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