Ma tante, un singulier esprit de famille

Le mal d’argent est source d’inspiration pour les artistes.  Qui n’a en tête la célèbre lithographie de Daumier où l’auteur, prêtant ses traits au personnage, quitte  furtivement l’enseigne du Mont-de-Piété parisien  – établissement auquel   le Crédit municipal de Paris consacre une passionnante exposition intitulée «Ma tante est épatante» ?

Le Mont-de-Piété  doit son surnom « Ma Tante » à François-Ferdinand-Philippe, troisième fils du roi Louis Philippe. Pour cacher à sa mère qu’il avait mis sa montre en gage au Mont-de-Piété  afin d’honorer une dette de jeu, il prétexta l’avoir oubliée… «chez sa tante» !

De Victor Hugo à Emile Zola en passant par Balzac, Verlaine, Feydeau et Tolstoï, nombreux sont les  écrivains qui  eurent recours au Mont-de-Piété. Livrant dans leurs œuvres  une image romanesque de l’institution, que ce soit dans Les misérables, L’Assommoir ou Le Père Goriot.

sition chez "Ma tante" Photo: Guillemette de Fos

Guillaume Apollinaire ne fait pas partie du lot, qui n’évoque  (joliment)  l’usure dans  ses  Trois Don Juan (1) qu’à propos  de l’appétissante Catherine (de Russie) : «Elle savait rendre avec usure un amoureux regard et exigeait paiement à vue et intégral des créances de Cupidon sans permettre la plus petite réduction»… 

L’exposition « Ma Tante » retrace les fortunes diverses de l’ institution créée à Paris en 1637 par Théophraste Renaudot,  protégé de Richelieu et médecin personnel de Louis XIII, pour améliorer le sort des pauvres et lutter contre l’usure. Fermée  moins de sept ans après sa création  pour cause de «trafic infâme» sous la pression des banquiers  rendus furieux par la remise en question de leurs privilèges, elle fut ré-ouverte en 1777 par lettres patentes de Louis XVI ulcéré de voir le taux des  prêts grimper à  120 %. Menacée de faillite sous  la Révolution, avant que la reine Marie-Antoinette n’obtienne de son époux, sur sa cassette personnelle, la restitution des biens gagés aux plus démunis,  elle fut à nouveau fermée en 1796,  puis ré-ouverte  l’année  suivante avant d’être  dotée sous Napoléon 1er du monopole du prêt sur gage.  L’histoire exposée s’arrête en 1914. C’est dommage mais  prudent quand  juguler la pauvreté relève de l’engagement  politique au plus haut niveau…

On le sait peu, mais 90 % des objets mis en gage sont récupérés par leur propriétaire. La plupart des emprunteurs (sept sur  dix) sont des ouvriers,  des commerçants et artisans avant que s’y ajoutent des membres de la bourgeoisie, quelques nobles… Bref, toutes les catégories sociales  sont représentées.  Le Mont de Piété  fournit, selon le cas, de quoi survivre ou améliorer son train de vie. C’est un complément de ressources en cas de maladie ou de chômage. La nature des objets déposés varie selon les clients et l’époque : biens  de première nécessité (matelas et couvertures, vêtements, chaussures…)  jusqu’en 1890,  augmentation de la valeur des objets gagés au lendemain des lois sociales votées sous la IIIème République (bicyclettes, bijoux, etc.).

Durant les périodes troublées (Révolutions, guerre, hausse du chômage, hivers rigoureux), les autorités organisèrent  des dégagements gratuits  (remise gracieuse des objets de première nécessité déposés à leurs propriétaires). Ainsi, durant l’hiver 1874, plus de 8 500 matelas furent  restitués à leurs possesseurs ; l’année suivante, 3 700 outils de travail, essentiellement des étaux et des machines à coudre, furent rendus aux Parisiens qui les avaient gagés. 

Observatoire privilégié de la société parisienne au XIXème siècle (et aujourd’hui par temps de  crise !), l’exposition « Ma tante est épatante », alias  les Parisiens au Mont-de-Piété de 1637 à 1914, se tient  55 rue des Francs-Bourgeois jusqu’au 5 janvier 2012.

(1) Lire les Trois Don Juan en PDF? Suivez le lien.

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