Voyages au bout de la nuit

Le théâtre au Lucernaire, c’est un peu comme le Père Noël, on devrait être rarement déçu de l’offre. Même si on n’est jamais à l’abri d’une idée hors d’âge de la part d’une vieille tante acariâtre, et à condition d’avoir convenablement préparé sa liste de cadeaux. Car ici, antre du spectacle vivant, une fois le paquet ouvert on ne peut pas compter sur la revente en ligne.

Bon, et le vif du sujet, l’argument de ce tressage de lauriers ? Dans la hotte rue Notre Dame des Champs, deux valeurs sûres qui nous font voyager en Russie et en Angleterre. Deux spectacles recommandables qui cultivent l’esprit européen et nous changent du moteur franco-allemand, de la notation financière de l’Italie ou du sombre horizon des fonctionnaires grecs. Bon, tout de même, on est pas là pour rigoler. Place au théâtre, Victor Hugo et Anton Tchekhov ont deux trois mots à nous dire.

Marie Tudor au Théâtre du Lucernaire. Photo: DAK

L’anglo-normand Victor Hugo nous entraîne à la Cour de la Reine Marie Tudor. La nuit est tombée avant le lever de rideau sur cette Angleterre du XVIe siècle. L’affiche du spectacle déjà donne le ton. Des lignes droites, noires et rouges, qui tombent et envahissent le sol. Ici, pas de place à la fantaisie, il ne s’agit de rien de moins que du sort de la Couronne. Des lignes noires et rouges, donc, qui figurent le sang et la nuit, mais aussi les barreaux du cachot. Marie Tudor est une triste girouette, une amoureuse jalouse de son favori Fabiano Fabiani, et cela ne peut convenir à Simon Renard, chargé d’organiser le mariage politique entre L’Angleterre et l’Espagne (sur place, vous comprendrez). Mise en scène et texte sont d’un tranchant jamais démenti, chacun y va de sa trahison. N’y manque ni le bourreau ni l’enfant de sang royal qu’on croyait perdu et qui surgit dans la nuit. Victor Hugo mèle dans cette pièce de 1833 trame historique et fiction. Et les comédiens se régalent autour de cette Reine au pouvoir en apparence absolu et arbitraire mais qui en réalité est l’objet de toutes les manipulations. Voilà donc une histoire politique qui n’a rien perdu de sa saveur. Une saveur amère.

Sarah-Gabrielle et Anthony Audoux. Photo: BM Palazon

Anton Tchekhov lui est moins friand de coups de poignard. Mis en scène par Sarah Gabrielle, son Chant du Cygne nous emporte dans un songe, celui d’un comédien qui au crépuscule de la vie voit défiler ses rôles pendant toute une nuit. Ils sont là devant lui, à ses côtés sur scène. Avec ces fantômes il retrouve la Mouette, Ivanov ou Platonov. C’est poétique et mélancolique à souhait, souvent drôle. Les extraits des oeuvres de Tchekhov sont autant de rèves éveillés, de pièces dans la pièce. La magie opère grâce à la présence sur cette scène désertée d’un souffleur naïf qui lui n’y voit rien, il assiste incrédule au jeu du vieux comédien qu’il prend pour de la folie. Sans doute en ai-je déjà trop dit, mais à chacun son rêve, à chacun d’en profiter avant que le jour n’apparaisse. Le lever du soleil chassera les fantômes.

Le site du Lucernaire

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