Les Stein au Grand Palais, une fratrie dénicheuse de talents

« Leurs pieds nus sont chaussés de sandales delphiques, ils lèvent vers le ciel des fronts scientifiques », disait d’eux Apollinaire. Le poète rendait ainsi hommage à l’incroyable discernement de ces collectionneurs de toiles de maître que furent les Stein, une fratrie éclairée à laquelle le Grand Palais consacre une exposition en tous points passionnante.

A travers une époustouflante collection d’œuvres d’art, dont certaines sont peu connues voire méconnues, provenant des musées de San Francisco, de New York et de Paris, l’exposition retrace l’aventure de ces quatre Américains qui s’installèrent à Paris au tout début du siècle dernier. D’abord  Leo et sa sœur Gertrude,  puis l’ainé des Stein Michael et sa femme Sarah. 

Erudits, ouverts sur le monde et  passionnés d’art (Leo avait fait la connaissance du critique- historien d’art Bernard Berenson lors d’un précédent séjour à Florence), les Stein vont utiliser la fortune paternelle née de l’essor  du tramway à San Francisco pour acheter des tableaux d’abord  classiques (des Cézanne, Renoir, Gauguin, Maurice Denis)  puis  des toiles avant-gardistes.

La Femme au chapeau par Matisse. © Succession H. Matisse. Photo : Moma, San Francisco, 2011

Le coup de maître de ces dénicheurs de génie fut d’acquérir très tôt, en 1905, leurs premiers Picasso et Matisse, des toiles à l’époque jugées audacieuses si ce n’est  scandaleuses :  « Le meneur de cheval nu » de Picasso et  « Le nu bleu, souvenir de Biskra » de Matisse. Les deux artistes verront leur cote ne cesser de monter au point de devenir hors de portée pour les Stein qui devront se rabattre (façon de parler !) sur des Balthus, Picabia, Atlan…  Chez les Stein, chacun a développé sa spécialité : installés rue de Fleurus, Leo et Gertrude sont les mentors de Picasso ;  établis rue Madame, Sarah et Michael  promeuvent Matisse au point d’en détenir une quarantaine de toiles… avant d’en perdre la moitié lors de la guerre de 14-18. Cruelle leçon d’histoire ! L’exposition narre aussi  comment  le tremblement de terre de San Francisco en 1906 permit à Matisse et grâce à Sarah de se faire connaître outre-Atlantique…  

La rétrospective fait la part belle à Gertrude,  silhouette massive et visage masculin pour lesquels Picasso exigea quatre-vingt poses avant d’en dresser le portrait ! Lesbienne assumée (jusqu’à sa coupe de cheveux quasi en brosse !), ce fut une écrivaine compliquée dont la particularité consistait en la répétition de phrases dont un seul élément se trouve à chaque fois modifié. Son épais roman au titre trompeur (« Autobiographie d’Alice B. Toklas », nom de sa compagne) raconte la fabuleuse histoire des Stein. Elle s’y accorde la part belle et minimise le rôle de Leo dont elle se sépara en 1914 : son frère ne partageait ni son enthousiasme pour le cubisme naissant de Picasso, ni l’installation de sa  maitresse au domicile.

Les deux cents tableaux que le Grand Palais expose sur deux niveaux (sur un total de quelque six cents toiles passées par les mains des Stein) témoignent  de l’éclectisme des choix de ces connaisseurs.  En témoigne le choc ressenti  de  passer de la tendre toile « Mère au corsage noir » de Maurice Denis, un tableau quasi monochrome tout en courbes et en rondeurs,  à l’explosion ébouriffante de couleurs de « La femme au chapeau » de Matisse. Ah ce prodigieux vert Véronèse ! De même,  la sensuelle langueur de la jeune femme à « La sieste » de  Pierre Bonnard offre un saisissant contraste avec le violent « Nu bleu » d’Henri Matisse.

Picasso et ses amis (Marie Laurencin). Photo: G. de Fos

Fiers de leurs acquisitions, les Stein s’estimaient les mieux à même de les promouvoir.  Allant jusqu’à instituer des rendez-vous hebdomadaires pour réunir  clients, artistes et écrivains avant-gardistes. Drainant la bohème parisienne de l’époque. Guillaume Apollinaire, qui avait ses mardis littéraires au café de Flore, n’eût même pas à traverser la Seine pour se rendre rue Madame chez Sarah ou rue de Fleurus chez Gertrude…  Marie Laurencin a immortalisé sa présence à ces rencontres, aux côtés du ténébreux Picasso, dans sa toile intitulée « Apollinaire et ses amis » où elle-même s’est représentée en robe grise. Qualifiés de «salon culturel le plus connu du monde» par le New York Times, « les samedis des Stein » se tenaient pourtant dans d’humbles garnis, meublés sans recherche. La  densité des toiles exposées y était  telle que certaines se trouvaient posées à même le sol.

Collection d’œuvres magistrales reflétant l’histoire de l’art d’un demi-siècle, chronique d’une fratrie juive hors du commun, naissance d’un salon artistique devenant  peu à peu littéraire, l’exposition «L’aventure des Stein» nous éclaire mieux sur le récent passé que n’importe quel livre d’histoire. 

Jusqu’au 16 janvier 2012 au Grand Palais

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