La nostalgie de Cesaria

Un jour je demandais à Teofilo  Chantre, un chanteur capverdien comment il définissait la « saudade ».  Il me répondit : «c’est la nostalgie du futur». Cesaria  Evora s’en est allée, accompagner l’éternel futur des Iles du Cap Vert, où même ceux qui essaient de les fuir, y reviendront toujours. Où même ceux qui y sont arrivés, au gré d’un guide touristique rapidement feuilleté, y retourneront toujours.


Une Française qui s’était installée là-bas, me racontait que le jour de son arrivée au hasard d’un avion, elle fut attirée par une plage déserte. Le sable était noir, le ciel plombé. Derrière elle, une femme la suivait. Elle chantait, elle crut y reconnaître une saudade. Puis le silence, la Française s’est retournée, la femme noire avait disparue, elle est restée.

J’y suis retourné, j’y retournerai. J’y retournerai, j’espère.En ce moment j’écoute Teofilo. J’ai retrouvé quelques lignes que je lui avais adressées un jour, souvenirs de son restaurant aujourd’hui fermé.Il s’appelait… Ecoute… Je ferme les yeux. J’écoute… Il s’appelait… Le MamBia La porte Saint Denis, des passants pressés, des passantes qui passent immobiles, le flot incessant des voitures du boulevard, des jeunes qui traînent. Je croise une fille, noire, elle rit. Je la suis dans une ruelle tranquille, au loin une guirlande de lumière, une guinguette, un resto. Je pousse la porte.

Le chant de l’accordéon, la voix de Teofilo, «tristalegria», la saudade qui nous emporte, nostalgie des îles, rêves heureux d’un futur au jour le jour, images du Cap Vert.La fille noire attend debout. Elle me regarde, une porte s’ouvre sur un jardin. Il fait chaud, la fille a disparu dans le noir de la nuit. De l’autre côté, un chemin pavé, il descend et se perd dans la nuit. Au sommet du mont, des antennes, les îles du bout du monde à l’écoute de la folle ronde du monde, le monde qui passe, les îles qui restent, portées par un violon et par mille sourires.La musique me ramène, j’ai faim, le jour s’est allumé comme une ampoule, je lorgne vers une marmite pleine de maïs, haricots et pois chiche.
Une fillette édentée me prend la main. «Je ne veux pas d’argent, je voudrais manger», dit-elle. Dans le marché aux poissons, un gamin était parti pour me laver une assiette et une cuillère. La cachoupa était bonne, une femme remplit une autre assiette pour la gamine. L’île au mille sourires, sauf un pour me rappeler le reste.

Le chemin pavé  m’emporte et me porte vers une porte. Je devinai les paroles d’une chanson, elles parlaient d’amour de vie, parlaient-elles d’avenir ? Une danse de la Saint-Jean endiablée épuisante emporte les couples, la bière se boit à plein goulot. La fille noire vient vers moi, une bouteille de vin et deux verres à la main, le sourire éclatant, le regard triste, nostalgique d’un futur aux mille notes de musique, aux mille sourires et à un amour. Elle est belle, grande, fine, elle débouche une bouteille de vin du Fogo, le volcan. Je sortais du bateau, le Toyota s’est arrêté, «je t’emmène ?» Où ? Nulle part, de l’autre côté, là où il y a aussi la mer. Une route folle, belle, pavée, passant par les plus hauts du volcan, un autre volcan. Une route vertigineuse, le prix de la cachoupa, quand pour quelques semaines, les sommets verdissent. Dans la plaine, le sable est gris, stérile, comme le sel qui brûle les pieds des femmes qui vont chercher de l’eau. Je sortais du bateau, la fille noire m’attendait. Elle voulait quoi, de l’argent ou partir ? Fuir  tous les matins du monde, quand elle se lave dans la mer, elle n’a pas l’eau courante. Ou fuir le regard à l’avenir perdu de la gamine édentée qui, plus tard, me demandera de lui acheter un bidon de poudre de lait pour bébé. Ou  se dire que la vie ailleurs est parfumée comme la bouteille de parfum à demi entamée que je lui ai laissée.Le chant de l’accordéon, la voix de Teofilo, «tristalegria», la saudade qui nous emporte, nostalgie des îles, rêves heureux d’un futur au jour le jour au Cap Vert.  La fille noire est partie. Il fait nuit ici et ailleurs, je l’ai vue tourbillonner au milieu des danseurs. La ronde de la Saint-Jean l’a emportée. Elle ne m’attend pas sur le port. La mémoire de mon téléphone parfois vibre. Au sommet du mont, des antennes, les îles du bout du monde à l’écoute de la folle ronde du monde, le monde qui passe, les îles qui restent, portées par un violon, par mille sourires, et par le souvenir d’un seul aussi. Il est tard, il est tôt. Faubourg Saint Denis, des passants qui traînent, la porte, rue Saint Denis, le Louvre, les oiseaux chantent.Là-bas, il n’y a guère que les oiseaux qui ne chantent pas. Salut Cesaria

Une fiche Wikipédia sur Cesaria Evora.

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Musique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *