Un apéritif polaire

Son pied avait heurté quelque chose qui ne lui rendit pas le même écho tactile qu’un amas neigeux. Il comprit qu’il venait de repérer la première borne. Dans cette région périphérique des zones polaires, la nuit commençait à tomber. Il faisait aux alentours de moins quinze degrés et le vent, qui soufflait la neige par saccades, accentuait considérablement un froid qu’Eugène savait mortel s’il ne se mettait pas rapidement à l’abri.

Mais il avait identifié la première borne. Et il savait ce que cela signifiait. Selon le plan, ce repère surmonté d’une petite balise lumineuse au phosphore, était le premier d’une série avec un intervalle de cinq mètres et cela sur cent cinquante mètres. La visibilité très réduite rendait la progression précaire mais faisable.

Au bout des cent cinquante mètres, les bornes se doublaient en corridor sur un demi-kilomètre. Par nuit claire les pastilles phosphorescentes juchées sur leur sommet donnaient l’impression d’un rail céleste. Le balisage d’approche de l’abri avait été conçu précisément pour que l’on puisse retrouver la bonne direction en cas de perte de visibilité due à la neige ou au brouillard. Un vrai fil de vie.

Dès qu’Eugène vit le début du couloir, il se demanda s’il aurait la force de tenir jusqu’au bout tellement il lui semblait que le gel pulsé était proche de le figer. La lenteur de sa progression le désespérait. Il avait l’impression qu’il allait mourir bêtement, simplement parce qu’il était à bout de forces.

Les concepteurs de ce centre de recherche scientifique lui avaient donné la forme d’une manille avec un renflement volumineux qui en faisait l’atrium et utilisé comme une pièce à tout faire.  Pour y accéder enfin, sur les derniers cents mètres, le corridor avait été couvert d’un toit et d’un bastingage à hauteur de hanches afin d’éviter les amas de neige trop importants.

Quand Eugène posa son pied sur le sol métallique, il glissa et tomba. Il put se relever non sans peine grâce à la rambarde et continua sa progression, mû par l’énergie, la rage plutôt, d’être si proche du but. Il pensait à ce jour si lointain où, après un dessalage idiot sur une mer d’huile au large des côtes bretonnes, il avait dû regagner la rive à la nage, le courant ayant fait dériver le bateau. Il était alors adolescent et il se souvenait du premier contact de ses orteils avec le sable, de son arrivée sur la plage désertée par les vacanciers car on était fin septembre et le goût du Coca Cola qu’il avait bu pour se réconforter.

L’entrée de l’unité de recherche C43 n’était pas équipée d’un portail avec une serrure mais d’un double battant constitué de deux feuilles superposées en plastique épais. Lorsqu’il s’y engouffra, il pleurait. La paroi métallique, comme toutes les parois du centre comportait un thermomètre. Dans ce premier sas non chauffé, très peu éclairé via le verre transparent qui courait sur toute la longueur des parois, dans ce sas long d’une dizaine de mètres cette fois, l’aiguille affichait moins cinq degrés dans son style de ver luisant. Il passa dans le second sas accessible par une porte coulissante et toujours non chauffé. Il constata cette fois que le thermomètre indiquait 1 degré et, à ce niveau d’épreuve,  il se sentait en vue de la tiédeur utérine.

Abandonnée l’hiver par les chercheurs, l’unité C43 n’était plus chauffée. Mais en son centre, la température minimale était de 4 degrés et quand Eugène y accéda enfin, il jura. Il fit alors le premier geste que les chercheurs qui arrivaient au début du mois d’avril accomplissaient, il tira d’un geste sec le  lanceur à poignée du générateur Honda. Et lorsqu’il commuta l’interrupteur du premier convecteur, une petite lumière rouge lui indiqua que l’appareil était en ordre de marche. Il alluma les quatre, commença de défaire ses chaussures et chercha de quoi se servir un Porto blanc, boisson de l’élite, breuvage presque réglementaire, qui célèbre et officialise, tout retour à la civilisation.

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6 réponses à Un apéritif polaire

  1. de FOS dit :

    Brrr !!!
    Merci Philippe pour ta nouvelle servie bien frappée.
    Le porto blanc est aussi la boisson qui, dans la marinade, dénature le moins le goût du foie gras cru… C’est donc une boisson de circonstance. Joyeux Noël !

  2. jmc dit :

    Et alors, après, qu’a-t-il fait Eugène ? La suite, la suite !!

  3. de FOS dit :

    Oui, oui, oui, la suite, on veut la suite !

  4. GIRERD Maryse dit :

    Bein oui, Mr Bonnet, vous nous laissez sur notre faim..

  5. Witt dit :

    J’aime bien…. je veux pas la suite mais une autre….

  6. Bruno Philip dit :

    Garçon la même chose

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