Le fantôme de la librairie

Le Salon du livre ouvre bientôt ses  portes (1). Foire aux écrivains, foire aux éditeurs, foire aux lecteurs, tout ce petit monde se bouscule pour former une grosse foule en quête dont ne sait trop quoi, une signature, un  dialogue inoubliable du genre : «j’ai beaucoup aimé votre précédent ouvrage…», «oui merci, quel est votre nom ?»  Ou simplement voir la tête de l’auteur pour se donner l’impression que l’on fait partie du milieu.

A quoi ressemblera le Salon dans vingt ans ? Même si les chiffres ne font pas forcément bon ménage avec les lettres, il n’y a pas que les machines qui se numérisent, le livre dans son entier aussi. Les livres imprimés redeviendront rares. Le Salon en sera-t-il le dernier refuge?

Je suis en train de penser que le livre  n’a pas de cérémonie comme pour les Césars, Oscars, Victoires et autres Molières. Est-ce là, l’avenir du Salon ?  Je soumets l’idée au patron des  «Soirées de Paris» !

La magie du livre résistera-t-elle aux  tablettes et les librairies sont-elles condamnées à un avenir aussi  froid que celui d’une boutique d’un opérateur de téléphone ?

Je marche au fil de mes pensées. Une vieille librairie attire mon regard. Je traverse la rue, regarde la vitrine. Quelque chose m’attire, je rentre…

Je caresse du doigt tous ces livres, tantôt assis me dévoilant leur dos, tantôt couchés sous leurs couvertures, comme s’ils m’invitaient à venir partager leurs lettres.  Mes pas me mènent d’étagère en étagère. Les livres me regardent, en désordre de bataille. Bouquins qui, de sacs en métros, verront corner leurs pages pour un peu d’ailleurs.

Soudain une femme me prend la main. Elle est à moitié nue, le regard noir et son air grave. Elle porte la souffrance en elle. Elle ne parlait pas et pourtant je crois entendre un « viens, délivre-moi ».  Je caresse furtivement son dos mais elle s’éloigne aussitôt. Je devine un autre regard, derrière un voile celui-là, regard battu, regard caché, regard qui se protège ou que l’on protège. Un autre visage encore, celui d’une Japonaise, il est beau, tranquille, cruel… peint en lettres de sang.
Celui-là en revanche m’est familier, il me regarde fixement ; une beauté cinématographique des années 50, une femme les yeux cachés derrière des lunettes noires, en forme d’ailes de papillon. Il manque quelque chose: un enfant de trois ans sur les genoux, le souvenir d’une vieille photo ? La femme me sourit, avec la nostalgie d’un futur, où tout le monde allait un jour devenir grand.

Je contourne un tourniquet qui ne tourne pas pour livres de poche qu’aucune poche ne peut contenir. Ils finiront entassés au bout de quelques meubles, leurs mots oubliés, les pages décollées, et pourtant si présents qu’il nous faut les garder toujours. 

Une passante…passe, je crois la reconnaître, elle est comme floue, le tourniquet la cache. Une autre femme aussi, elle court. Amours, délices, dans les mondes pluriels,
le féminin s’impose. 

Un rire détourne mon attention. Je me retourne, personne mais sur la table, comme à-propos, une couverture blanche et un titre, «le rire». Je m’avance, une escouade de livres à penser, à pensées aussi, me jaugent, austères comme leurs robes sans motifs. «Les motifs ne manquent pas», semble dire l’un, «il faut les creuser », chante l’autre, « et c’est lourd comme un sac de lettres », ajoute un si petit ouvrage que l’on se demande s’il n’allait pas dormir le reste de ses pages au fond d’un tiroir.

Soudain la revoilà, «vite fuyons», me dit la femme demi-nue. «Le soleil va se coucher sur le Bosphore» elle essaie de m’expliquer. Je ne comprends rien. «Dans un café, derrière Sainte Sophie, à minuit. Tu verras de grands oiseaux blancs tourner entre les minarets de la Mosquée bleue. Tu viens ?»

«Non, oui, je ne sais pas !». Un meuble la cache ; elle disparaît. Jr ne comprends rien.

Je me retrouve parmi les beaux livres dressés comme à la parade, ils sont le monde, croient-ils. Pourquoi le monde n’aurait-il pas le droit d’être rêvé ? A leur côté, les bourlingueurs du monde, ceux-là partiront un jour et reviendront meurtris, tachés d’une bouteille cassée d’un rhum qui ne les a pas arrangés, brûlés par une cigarette ou déchirés parce que seul un plan, un jour, était du voyage.

La revoilà. «Viens», me dit-elle, «sur le canal, un bateau, puis gare machin, l’Orient-Express».
 Soudain, la porte s’ouvre, un cri, la fille aux seins comme des poires, ses tétons comme la queue du fruit, me regarde et disparaît à nouveau.
Je me glisse entre deux rayons une dernière fois, les livres me regardent, en désordre de bataille.  Elle réapparait à nouveau.
«Tu viens ?» Un homme s’approche, la prend par la main, la rhabille, ils s’en vont. La nuit est tombée. Au loin une église, «et la lune comme un point sur un i», me souffle un visiteur du soir, comme venu d’une autre époque…

(1) Porte de Versailles  16-19 mars 2012

www.salondulivre.com

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