Personne, jeudi 8 mars 2012

Dévoilée au centre de l’espace, ce lieu réservé d’habitude aux statues, à la croisée de deux couloirs du métropolitain, à Opéra, se tenait dans les strictes limites de son image, immobile, une femme. La haute architecture de sa coiffure qui s’étageait en plis savants, se dressait vertigineusement vers son sommet, aux tons neigeux et cendrés.

Une vivante chevelure enlaçait dans ses volutes, à la manière d’un végétal ou d’un serpent, des foulards aux couleurs fanées qui laissaient transparaître d’inconnues et subtiles correspondances entre le vert et le bleu.

Sous le couronnement de ce casque guerrier, visiblement familier de plus d’une hécatombe, s’allongeait un fin visage, très symétrique, tel ceux qu’avait vus et peints Edouard Manet, paré de grands yeux noirs, légèrement plissés et d’une bouche sur laquelle demeurait l’ombre d’un sourire.  

Le corps long et mince, revêtu sans nul doute, de quelque terrible égide, crevait de sa seule présence l’idiote inertie des couloirs souterrains. Murs, voûtes et réclames, l’armée entière des Cavités tremblait devant Déroute, Discorde, Vaillance, Poursuite qui glace le sang et Gorgone grimaçante dont la vue est fortement déconseillé. Mais la mère de Céphalée ne semblait pas être venue dans l’intention de lâcher ses chiennes et un ample manteau, bleu marine avant d’être sublimé par l’éternité, achevait, de sa silhouette, le pacifique dessin.

Il s’exhalait de sa «personne», nom possible ou probable de cette digne fille de Métis, comme une aura olfactive irradiant de senteurs âcres l’alentour. Une divine alchimie avait distillé en éthers vaporeux et invisibles les sécrétions naturelles de ce corps, ultime  et vaine tentative de signifier à l’humanité incrédule, la vérité de son incarnation et le peu d’intérêt que les dieux portent aux humaines ablutions.

Mais les passants déjà durement ployés sous le poids de quelque terrestre peine et incapables, pour cette raison, de redressements azuréens, filaient doucement, rasaient les murs, définitivement aveugles aux enthousiasmes de toute adoration.

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1 réponse à Personne, jeudi 8 mars 2012

  1. jmc dit :

    Belle évocation! Ce fantasme/fantôme assez baudelairien « longue, mince,… » (A une Passante), on aimerait qu’il vienne nous hanter aussi…

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