Quelques heures de printemps et quelques minutes de retrouvailles

Voilà un film d’équilibriste, doté de moyens minimalistes pour aborder le gouffre géant qui nous engloutit tous, la fin de vie. Le grand écart cinématographique est réussi  grâce au jeu des deux excellents acteurs à l’amusante similitude d’appellation, Vincent Lindon et Hélène Vincent. Il est le fils, elle est sa mère. Mais consonance et parentèle ne parviennent pas à faire que ces deux là s’entendent, loin de là…

D’abord, il y a Yvette, la génitrice. Des traits durs mais qui furent jadis beaux, un chignon dont pas une mèche ne dépasse, une résistance au mal qu’exprime sa façon de se démaquiller, de s’écorcher plutôt. Revêche, maniaque de la propreté, elle  vit en robe-tablier dans son petit pavillon de province, entre  cuisine en formica et chambre à coucher aux draps empesés. Un univers morne et sans grâce.

Ensuite il y a le fils, Alain. Trapu et taciturne, rustre, tout de colère si peu rentrée qu’il est à l’occasion brutal, il squatte le domicile maternel pour cause de chômage au sortir de dix-huit mois de taule pour davantage qu’une peccadille puisqu’il n’a pas bénéficié d’un sursis.

Entre ces deux taiseux, une navette à quatre pattes, la chienne Cali. Loin d’aider à renouer le lien distendu entre mère et fils, elle sert d’enjeu de pouvoir (jusqu’au jour où…), comme servent la  commande de l’écran de télévision et le bouton-son du transistor. Huis clos terrifiant ! On pense au relationnel amour-haine et aux petites mesquineries auxquelles se livraient Simone Signoret et Jean Gabin dans « Le chat » de Pierre Granier-Deferre, sauf qu’ici le canin remplace le félin. Et au dénouement des deux scripts, on se dit que, décidément, il est des sentiments qui gagneraient à s’exprimer plus tôt. Jacques Brel n’est pas loin non plus, sauf que « chez ces gens là », on dîne en silence et chacun de son côté d’un morceau de fromage et d’un quignon de pain.

Le scénario n’est pas compliqué. Atteinte d’un cancer aussi sournois qu’incurable, un mélanome qui a métastasé au cerveau, Yvette a contacté une association suisse qui le moment venu lui prodiguera une « belle mort » (euthanasie en grec). Alain le sait, qui ne fait rien pour l’en dissuader. Comme s’il s’en moquait ou pire. A moins qu’il n’y comprenne rien… Le médecin, une oncologue auquel le métier n’a pas encore totalement ôté un reste d’humanité, assure comprendre Yvette, mais s’autorise par deux fois à lui rappeler qu’il existe dans son service de bons soins palliatifs. Le dilemme de la fin de vie est donc présenté avec  objectivité.  Mais Yvette est résolue et la marche vers le suicide assisté est inexorable. Car il s’agit bien d’un suicide puisqu’Yvette se rend  en Suisse alors qu’aucun signe de souffrance ou de déchéance ne se s’est manifesté.

C’est d’ailleurs ce qui pèche dans ce film poignant de Stéphane Brizé, la difficulté de comprendre le geste. Comme est difficilement intelligible le manque prolongé d’appétence des protagonistes à se manifester leur affection réciproque en de telles circonstances. Car leur indifférence occupe le film dans presque son entier. Elle rend d’ailleurs assez peu plaisants deux comédiens d’ordinaire sympathiques.

Qui eût imaginé Vincent Lindon, l’acteur engagé dans de nobles causes (le surendettement, les sans papiers) menacer du poing  une femme -sa mère ! –  affaiblie par la maladie ? Et voir les lèvres pincées et le visage fermé d’Hélène Vincent, qui  se remémore la bourgeoise-catho qui entonnait avec  entrain  « Jésus revient ! » dans « La vie est un long fleuve tranquille » ?

Un registre l’honneur des deux interprètes qui  à eux deux « font » le scénario, même si Emmanuelle Seigner y prête son (modeste) concours avec une réplique lourde de sens quant à la capacité de chacun à comprendre l’autre. Le VRP suisse venu vendre sa belle mort en France ne donne pas vraiment envie de signer pour franchir les Alpes le moment venu. Seul, le voisin pataud pétri d’attentions touchantes apporte,  en même temps que ses pommes, un peu d’humanité au duo emmuré. 

La bande-annonce sur Allociné.

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