Jean Cocteau méritait une autre enveloppe

Cocteau se plaint des chasseurs d’autographes et, dans un exceptionnel effort d’autodérision, se demande s’il ne se plaindrait pas davantage s’il n’était plus sollicité. Mais Cocteau se plaint tout le temps. Rien et surtout personne ne trouve grâce à ses yeux alors qu’il vient à peine de dépasser la soixantaine. Il a été élu «Prince des poètes» mais cela ne se voit guère dans le tome VII de son journal personnel sorti il y a peu chez Gallimard.

Ce septième tome du «Passé défini» éclaire sous un jour étonnant celui qui savait nous enchanter de ses dessins, nous plaire avec ses poèmes et nous distraire avec ses films. Ecrivant son journal il peut laisser filer son fiel, mais la purge est sans fin ou presque puisque l’ouvrage, avec les annexes, dépasse les 600 pages.

Il se lâche. Comme il le dit lui-même, un journal dont la publication sera posthume permet d’être LIBRE, souligne-t-il en majuscules. «Sachez que je vous emmerde tous» adresse-t-il aux journalistes à l’égard desquels visiblement, Cocteau nourrit un constant mépris.

L’aigle à deux têtes. Dessin de Jean Cocteau visible dans le « Passé défini ». Gallimard. Photo: PHB LSDP

Mais c’est l’humanité entière finalement que l’écrivain sulfate à loisir à quelques exceptions près comme de Gaulle ou Picasso, soustraction faite, dans ce dernier cas, de quelques réserves et de leurs disputes. L’auteur du Testament d’Orphée pointe ainsi la «sale gueule» de Saint-John Perse, s’attriste de la mort de Camus mais en profite pour évoquer la médiocrité de l’écrivain. A part ses «chansons de troubadour» et «quelques quatrains du Bestiaire», Apollinaire règne sur «une pile de livres nuls». Sans parler de Breton et Soupault qui s’acharnent contre lui en une forme de complot permanent. Ou cette chute de chapitre quand il dégaine encore ses majuscules: «Mauriac est BÊTE». Faites passer…

Au début de sa soixantaine, Jean Cocteau fustige, ligne après ligne, un monde où pullulent les «crétins». Un jour le niveau du public, «inattentif et frivole»  le consterne. Et un autre il lui sied car il se trouve par hasard qu’on acclame son œuvre et qu’on le choit.

Ce qu’il y a de plus rare dans ce livre, c’est la faculté que pourrait avoir l’auteur à se juger. Avec une certaine amertume on le sent, il s’interroge sur des photos de lui-même en ces termes : «Quel est ce vieil homme au nez en bec d’oiseau, à la houppe transparente, à la bouche qui grimace un rire et découvre des dents en désordre, au cou de tortue ?». Réponse : «C’est moi».  Son âme méritait assurément une «autre enveloppe». Cette critique est en fait une réclamation.

Qu’elle semble éloignée de ces lignes la magie contagieuse des dessins de l’auteur dont trop peu agrémentent l’ouvrage ! Lorsqu’il se risque à évoquer des instants de bonheur, le tout cumulé ne tiendrait pas sur deux pages.

On l’aura bien compris, cette époque étroite comprise entre 1960 et 1961 ne convient pas à Cocteau. Il la méprise jusqu’à cette chute singulièrement édifiante : «Et si ce Dieu -que je suis- reçoit ou donne récompense sous forme de solitude et de martyre, je le bénirai et préférerai l’échec au triomphe de l’immédiat et à l’ivresse de la mode

Celui qui fut aussi, en 1914, un très éphémère abonné des Soirées de Paris, a eu sur la fin, quelques aigreurs d’estomac.

Le Passé défini. Gallimard. Novembre 2012. 616 pages.

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