Peste & Choléra, un siècle et demi d’épidémiologie

Sur la chaîne Arte fin décembre, des chercheurs scientifiques classaient dix scenarii d’apocalypse. Ils plaçaient en tête de leur sinistre hit parade planétaire une pandémie bactériologique, naturelle ou provoquée. Cette cause plausible d’extinction du genre humain devance à leurs yeux la chute d’un astéroïde sur notre planète, son absorption par un trou noir, le réveil d’un volcan géant et même la guerre nucléaire.

 

L’humanité n’a donc  rien réglé depuis que Robert Koch a (en principe) réglé son compte à la tuberculose. Depuis également que Louis Pasteur a découvert le vaccin contre  la rage, constitué une équipe solide d’épidémiologistes et essaimé ses Instituts et laboratoires à travers les continents.  On l’espérait pourtant en refermant l’ouvrage de Patrick Deville intitulé « Peste & Choléra »  (fromage ET dessert), couronné par le prix Femina 2012. Optimisme douché par l’auteur lui-même. Il s’interroge sur  l’utilité de cultiver «dans  des fioles fragiles» des bombes bactériologiques susceptibles d’anéantir des populations entières. Alors qu’il suffirait de la maladresse d’un laborantin, du geste d’un déséquilibré ou de l’acte d’un terroriste pour faire bien davantage de dégâts que la première guerre mondiale. Cet «abattoir en folie» décrit par Céline dans son « Voyage au bout de la nuit ».

Alexandre Yersin. Photo: Pierre Petit

A travers l’épopée d’Alexandre Yersin (1863/1943), le roman de Patrick Deville fait revivre la lutte contre ces bactéries des deux siècles précédents : rage, tuberculose, diphtérie, peste et choléra. On était 2 milliards d’être humains sur la terre au début du XXème siècle, on est 7 milliards aujourd’hui. C’est dire si la menace de pandémie a pris du relief. 

Mais gardons plaisir à suivre la route sinueuse de Yersin, cet épidémiologiste talentueux  vainqueur de la peste lors de la grande épidémie de Hong-Kong en 1894. Ce touche-à-tout de génie fut le dernier collaborateur vivant de Pasteur après Roux, codécouvreur avec lui de la toxine diphtérique, et Calmette à l’origine du C du vaccin BCG. Yersin le curieux n’avait pourtant rien d’un mandarin.

Entre sa traque quasi dilettante des redoutables bacilles, il aura eu le temps d’embrasser mille métiers ou presque : médecin embarqué consultant à bord « à la cloche », explorateur en Indochine, ethnologue, cartographe, arboriculteur (hévéa  et quinquina), météorologue, architecte-bâtisseur, vétérinaire à l’occasion. Passant allègrement du microscope au télescope, du bistouri à la boussole. Se reconvertissant au passage à  la mécanique, l’optique, l’électricité, la photographie et j’en passe. La flexibilité avant l’heure. Et avec ça, l’aventurier prit malgré tout le temps de contempler  pendant  un demi-siècle, entre ses allers et retours à Paris, «les vagues molles et jaunes» de la mer de Chine et «le vitrail brisé des rizières». Quel parcours !

A travers l’histoire du « maillon » Yersin, c’est à la chaîne des Pasteuriens qui s’étire sur plus d’un siècle et demi (du Second Empire à la Seconde Guerre mondiale) que s’intéresse l’auteur.  Il  s’attache aussi au contexte historique et littéraire de cet âge d’or des principaux vaccins auquel  la médecine doit tant.  «Une  vie d’homme est l’unité de mesure de l’Histoire», écrit Patrick Deville. Il s’intéresse à l’Histoire avec un grand H mais aussi la petite histoire qui frise l’anecdote. Quand un degré Celsius d’écart ambiant permet de débusquer le bacille qui joue à cache-cache. Les grandes découvertes savent ce qu’elles doivent au coup de pouce de la chance.

Publié au Seuil (collection Fiction & Cie), l’ouvrage est dense et d’une lecture pas toujours fluide,  au point de songer à en décrocher. On s’interroge sur les emprunts au réel ou à l’imaginaire du roman puisé aux bonnes sources (les archives de l’Institut Pasteur). « Peste & Choléra »  fait déjà  l’objet d’une controverse étayée sur le site internet Slate.fr. Le journaliste et médecin Jean-Yves Naud  y accuse l’auteur non de plagiat mais de palimpseste. Patrick Deville aurait recopié à la lettre près dans son ouvrage des extraits de la compilation des courriers que Yersin  échangea avec sa mère et sa sœur, compilation publiée chez Fayard en 1985. Simple inspiration, emprunts modestes ou trop nombreux copiés-collés, le débat n’est probablement pas clos.

 

 

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2 réponses à Peste & Choléra, un siècle et demi d’épidémiologie

  1. Bruno Sillard dit :

    Je me souviens que ( ben oui me revoilà avec mes valoches d’histoires anciennes), mon grand-père me racontait qu’à l’époque de la grande grippe espagnole, celle qui emporta aussi Apollinaire, il buvait le matin un verre d’eau avec une ou deux gouttes de javel. Outre qu’il fallait bien une telle épidémie pour lui faire boire de l’eau, j’ai aussi le souvenir de cette eau de Javel qui à la fin des années cinquante était encore particulièrement concentrée. Il y avait un seau hygiénique, et je me rappelle du premier usage de la soirée, cette odeur âcre qui me prenait à la gorge et me faisait pleurer.

  2. de FOS dit :

    Javel pour moi égale Daquin. Une solution jaune fortement javellisée dans laquelle je dus, tous les soirs, tremper mon pouce menacé d’un douloureux panaris… Mais le trempage récurrent n’a pas suffit, il fallut pratiquer un douloureux coup de bisouri.
    Depuis, j’éloigne le risque d’infection au staphylocoque doré avec des bains d’eau très chaude dans laquelle j’ai fait fondre du gros sel. C’est (à mes yeux) bigrement plus efficace et moins cher que le Daquin des pharmaciens.
    C’était mon modeste apport à la Médecine

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