The master, sexe, emprise et addiction

Les vocations de dominé suscitent les vocations de dominant comme les vocations de victimes suscitent celles de bourreau depuis que le monde est monde. Le film « The Master » en fait l’illustration. Ecrit, produit et réalisé par l’Américain Paul Thomas Anderson, il  décortique de manière non convenue, c’est son intérêt,  la genèse de ce type de lien réversible.  Il décrit des rapports de soumission de maître (avec un grand M) à élève sur fond d’addiction à l’alcool et de sectarisme.

Le film démarre sur une rencontre a priori improbable derrière un objectif photographique, puis à bord d’un bateau de croisière. Cinq années sont passées depuis la fin de la dernière guerre et Freddie Quell, un vétéran revenu en Californie après s’être battu dans le Pacifique, fait la connaissance de Lancaster Dodd, le charismatique meneur d’un mouvement immodestement nommé « La Cause » avec majuscules.  Le premier tente, sans y parvenir, de contrôler la violence qui l’habite. Le second aime qu’on l’aime, s’employant à  rallier le maximum de gens à sa Cause. Freddie  va peu à peu tomber sous l’emprise de Lancaster.

« The master », image extraite de la bande annonce

Leur face à face (séances de questions sans cligner des yeux) pourrait relever de la psychiatrie si d’autres scènes ne faisaient songer  au mouvement sectaire : adoration du gourou, prosélytisme des adeptes, théorisation fumeuses des idées du Maître et même théorie du complot. Tout y est mais en filigrane, sans appesantissement. On  n’est pas chez Moon ou à l’Ordre du Temple Solaire. Le film nous épargne aussi l’excès de sadomasochisme (mis à part la séance où Freddie se tape la tête contre les murs) comme l’apologie du charlatanisme. Il met en scène un opposant à La Cause qui met le doigt sur ses inepties, il n’occulte pas le fait qu’un adepte malade entrepris par le Maître doive subir une chimiothérapie.

Le film est long (près de 2 h 20) mais sans temps mort. Il faut dire que le passage sous influence n’a rien d’un long fleuve tranquille. Le réalisateur prend son temps pour en décomposer  la mécanique, même si on sent  dès le départ l’horlogerie mise en marche. Alchimie de l’alcool aidant, elle ira jusqu’à transformer l’élève en chien de garde externalisant son agressivité au service de son maître.   

On assiste à deux heures de séduction, de complicité (de beuverie), de jalousie même. Le film repose sur deux excellents acteurs. Philip Seymour Hoffman (Lancaster Dodd) est un gourou tout en rondeur, à l’aspect rassurant d’un vieux bébé rose, juste ce qu’il faut d’hâbleur et de bonimenteur.  Intéressant contrepied, c’est Joaquin Phoenix (Freddie Quell) qui endosse le rôle de l’inquiétant. L’ex marin-graisseur mal fagoté, à demi bossu et au rire décalqué porte sur lui les stigmates de la guerre (il a du tuer des Japs) et de l’alcool. Il fait ses cocktails au « diluant » ou à la vidange des soutes du bateau.

« The master », image extraite de la bande annonce

The Master, c’est en fait la rencontre de deux paranoïaques  qui se cherchent, se trouvent et se confortent mutuellement. Car le Maître est aussi fou que l’élève, allant jusqu’à entreprendre d’enterrer ses précieux commandements littéraires du côté de Phoenix, en plein désert.  Mais le vrai gourou de l’histoire, autre trouvaille, est une femme.  On le découvre à l’occasion d’une scène de masturbation d’un érotisme très limité. Le réalisateur l’a voulu ainsi, qui n’a mis en scène la sexualité qu’au travers deux autres scènes : une soirée fantasmée filmée à la « Eyes wide shut » de Stanley Kubrick (en plus bref et sans la luxure) et une poupée horizontale moulée dans le sable, tétons durcis, qu’il ne s’agit pas de gonfler.

Le film a été tourné presqu’entièrement dans le format en cours dans les années 60 (65 mm) comme pour des films grandioses comme « Ben Hur  » ou « 2001, l’Odyssée de l’espace », film de Stanley Kubrick, un modèle décidément. Le format donne une image à  la fois nette et rétro.  

Voir la bande annonce sur AlloCiné

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2 réponses à The master, sexe, emprise et addiction

  1. Bruno Sillard dit :

    Commentaire genre lecteur chiant: euh le format grand écran , ce serait pas plutôt 70mm?
    Cela dit, il est vrai que ce format permettait de superbes projections pour peu que la salle de ciné le permette, surtout à l’époque où l’on avait tendance à casser les grandes salles pour privilégier les formats timbre-poste. Ben Hur fut tourné en genre bricolage tendance Cinémascope, c’est à dire avec lentille déformante qui permettait une projection grand écran. Bon allez bises, bonne année. Le papier donne vraiment envie d’aller voir le film. Merci.

  2. de FOS dit :

    Question technique, je m’incline ! Surtout devant plus cinéphile que moi (l’hommage est sincère).
    Ce qui m’a frappé dans ce film, c’est le rendu très net de certains points de détail (dans les intérieurs notamment), donnant un aspect rétro, voire kitch, du décor.

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