Michel Fau illumine la nuit de Montherlant

Paris, juin 1944. La lassitude d’une guerre qui maltraite le corps et l’esprit cède partout la place à l’euphorie d’une prochaine libération. Pas ici. Les occupants de l’appartement bourgeois qui sert de décor à la pièce de Henry de Montherlant, Demain il fera jour, n’ont que faire de l’imprenable vue dont ils jouissent sur la Basilique du Sacré Cœur. La fin de l’Occupation sonne pour eux l’heure tragique. Michel Fau magnifie la cruauté de cette pièce au Théâtre de l’œuvre.

Soit donc un père, une mère et leur fils de dix-sept ans. Leur parcours n’a rien de commun, la famille est disloquée. Lui avocat qu’on ne manquera pas d’accuser de collaboration, elle possédée par son instinct maternel. Alors quand le petit se pique d’entrer en résistance … Le cadre historique de la pièce sert admirablement le fond du propos de l’auteur, l’attente, le courage, la lâcheté.

« Demain il fera jour ». Photo: Marcel Hartmann

Comme dans un cauchemar, les personnages perdent pied, tout cela est fort dérangeant, servi par un texte au couteau. Sans excès et insidieusement, le mal ronge les personnages. « Rien ne tient mieux à l’arbre qu’une branche morte » assène Montherlant, pour qui « la présence quotidienne, la confiance, les soucis partagés ne créent rien; mieux, il arrive qu’ils séparent. L’habitude sépare ». Ambiance de mort sur scène.

Il faut bien être fou pour s’attaquer à pareille dérive. Michel Fau s’en charge, à la mise en scène et dans le rôle du père. Voir Michel Fau, ici comme ailleurs, est un privilège, le gage d’être pris au piège. Le chef d’orchestre a su s’entourer de comédiens à la hauteur, Léa Drucker complètement perdue et Loïc Mobihan en jeune adulte la tête dans les nuages. Avec un tel texte et de tels interprètes, la mise en scène sait rester sobre, sombre surtout avec un jeu de lumières diablement efficace, qui consiste avant tout en un faible éclairage au sol sur le devant de la scène (quand la salle n’est pas plongée dans le noir).

« Demain il fera jour ». Photo: Marcel Hartmann

Voilà donc l’appartement éclairé comme à la bougie, ce qui est épatant dans cette pièce nocturne pour respecter tant la folie des personnages, avec leurs ombres inquiétantes, que le contexte historique des privations de l’Occupation (et pour un clin d’œil à la grande histoire du théâtre, quand la petite flamme était effectivement indispensable).

La pièce souffre pourtant d’un cruel défaut, sa durée. Une heure. On aimerait frissonner plus longtemps. Demain il fera jour, créée en 1949, est en réalité de l’aveu même de l’auteur l’« acte final » envisagé a posteriori d’une pièce de 1943, Fils de personne. Une fin qui se suffit à elle-même mais qui n’est que la chute. Vertigineuse.

 

Rendez-vous avec Michel Fau rue de Clichy

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3 réponses à Michel Fau illumine la nuit de Montherlant

  1. Frédéric MAUREL dit :

    Ca donne envie (j’aime les ambiances sépulcrales / et puis Michel Fau, quand même…) – je vais essayer d’y aller !

  2. de FOS dit :

    Très belle allégorie de la bougie et invitation au masochisme…

  3. Frédéric MAUREL dit :

    Vu le 3 mai – c’est magistral !

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