Les fleurs de la vigne

Les bourgeons des futures fleurs sont-ils apparus sur les vignes ? Il m’arrive quelquefois d’avoir des interrogations métaphysiques ! Je me renseigne. C’était fin mai. La famille m’a répondu que non. C’est d’ailleurs plutôt rassurant, tant que ces petites  choses restent à l’abri dans le bois du cep, il n’est pas grave qu’il fasse froid, qu’il pleuve ou que le temps soit au cochon depuis l’hiver. Parce qu’ensuite, quand la floraison démarrera ce sera alors à météo va.
J’avais une petite fermette vers Doué la Fontaine, pas loin de Saumur.  Le Layon, une toute petite rivière passait par là. Elle y avait façonné un paysage de coteaux. Parmi les cépages qui y  dessinent des courbes harmonieuses on y trouve le cabernet-sauvignon qui donne ici «l’Anjou rouge» et plus en amont de la Loire le «Champigny», le  «Chinon» ou le «Saint-Nicolas de Bourgueil».  Mais le cépage qui donne aux coteaux du Layon ses lettres de noblesse est le «chenin».  Vendangé tardivement, quand le raisin commence à se couvrir de «pourriture noble» il est prêt pour nous offrir un vin moelleux à l’image des «Sauternes» ou autre «Montbazillac».

Je tenais cette fermette de mon père qui y est né. Son grand-père, lui, y est mort assassiné ; il était garde-chasse chez monsieur le Comte. Une histoire façon le film de Renoir «La règle du jeu» dont j’ignore tout mais qui me plaît bien.

La fleur de vigne est minuscule,  moche comme tout, mais préfigure la future grappe. Si la fleur éclot trop tôt,  elle, ou son fruit, risque de subir les dernières giboulées du printemps, peut-être même un coup de givre matinal. Ensuite bien sûr, il y aura toujours le danger des orages de grêles, des pluies incessantes… Bref tout ce qui fera un grand vin, ou pas.
La cour du collège de Saumur longeait le musée ampélographique.  Je ne connaissais pas le grec, jonglais avec les zéros pointés en latin et étais nul en français mais à onze ans je savais ce qu’était un musée ampélographique.
(Pardon ? Oui bien sûr : l’ampélographie  est l’étude de la vigne à travers la variété des cépages.)

Nous étions partis en balade en vélo avec des amis, le long des coteaux du Layon. J’ai eu l’idée de nous arrêter chez un vigneron que je connaissais. Le grand-père qui était là nous accueillit les bras ouverts et les verres à Anjou pleins. Je l’interrogeais sur le temps du vin et ses souvenirs liés à tel ou tel cru. Les heures tournaient et il nous fallait partir. Le vieux se leva, disparut un instant puis revint avec une bouteille sans étiquette.

Nos velléités de chevaucher  nos  vélos cédèrent devant le regard pétillant du vieil homme. Il laissait planer le mystère sur l’âge du vin. Sa couleur ambrée et son bouquet chaud indiquait un «Coteaux du layon » ancien. C’était le bonheur lui-même qu’il nous était proposé à déguster. Notre hôte venait de nous déboucher une bouteille de 1947. Le 47 fut un millésime exceptionnel pour la plupart des vins en France. Le vieux vigneron nous parla de la canicule en cet été d’après-guerre. D’autres choses encore. Enfin nous avons retrouvé nos bicyclettes, je vous avouerai que les cinq kilomètres à flanc de coteaux qui nous ramenaient à la fermette furent, disons… pénibles.

Quand on voit la fleur apparaître, on peut compter cent jours pour savoir quand auront lieu les vendanges. Existe-t-il une mémoire de la vigne comme il existe une mémoire du vin ?
On élève paraît-il en Slovénie un vin produit par des ceps qui ont plus de 400 ans d’âge. En France, la totalité des vignes a disparu entre 1863 et 1885. La raison ? Un puceron, le phylloxera, qui a davantage fait pour modifier le paysage rural que la révolution industrielle. Une catastrophe mondiale qui a failli nous priver de vin à jamais. Seuls des cépages de la côte Est américaine  résistaient au puceron.  On tenta de greffer des cépages anciens sur le pied américain, l’hybride obtenu était aussi résistant que le pied. Il faudra une trentaine d’année pour produire à nouveau nos vins mais jamais on ne retrouvera la superficie plantée au XIXème siècle.

Mon père avant de mourir avait fait arracher ses vignes, j’ai vendu la fermette. Le plus beau cadeau que l’on puisse faire à une maison n’est-il pas qu’elle puisse revivre.
Il fait enfin beau, sur la terrasse de mon appartement, les rosiers sont superbes. Je caresse les feuilles tendres de ma vigne,  je ne vois poindre aucun bouton.

Pour mémoire dans les Soirées de Paris
Un. Deux.

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Gourmandises. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

7 réponses à Les fleurs de la vigne

  1. DERENNE Pierre dit :

    Sympa !

  2. emmanuelle denis dit :

    j ai vecu 17 ans dans un village proche de Doué La Fontaine. Ce village s’appelle Le Coudray Macouard. Une enfance à vélo dans ces vignes.

    • Bruno Sillard dit :

      N’y avait-il pas un terrain militaire? J’ai le souvenir d’y aller chercher des restes de grenades et des balles de fusils. Ben oui, même à l’époque j’étais un garçon!

  3. Joëlle Hache dit :

    Très belle histoire que celle de la fleur de vigne !
    Chez moi en Bretagne, j’ai plusieurs pieds de vigne sauvage qui ne fleurissent pas, sans doute les fleurs se cachent-elles dans le cep à cause de l’humidité ambiante !

    Hier au soir, dégustant des coquilles St Jacques des îles, j’ai apprécié un chenin de Chinon, ce cépage produit aussi un vin blanc sec, assez rare dans le Chinonais , me semble-t-il !
    Mr Pisani- Ferry , près de Saumur propose aussi un exceptionnel vin blanc sec, très minéral, 100% chenin.

    Quand allez-vous nous raconter l’histoire de votre grand- père ?
    Merci

    • Bruno Sillard dit :

      Fruit également du chenin, on trouve également le savennière , élevé plutôt en aval d’Angers. Un vin blanc que j’adore plus minéral que fruité… Le chenin est un très vieux cépage dont Rabelais parlait déjà …

      En tout cas merci pour vos commentaires.

  4. Ping : La dernière vendange | Les Soirées de Paris

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *