Escobar et la poudre d’escampette

Photo: PHB/LSDPAu début des années quatre-vingt-dix, Pablo Escobar négocie sa reddition avec le gouvernement colombien pour un résultat totalement inédit dans l’histoire judiciaire. C’est en effet le célèbre trafiquant de cocaïne qui obtiendra de concevoir pour lui et ses pairs un bâtiment carcéral sur mesure baptisé La Catedral. Matchs de foot, prostituées, maîtresses diverses, la fête est au programme. Ce n’est pourtant pas l’un des passages les plus hallucinants décrits par l’historien Thierry Noël dans sa biographie d’Escobar qui vient de paraître aux Editions Vendémiaire.

Pour qui voudrait se livrer au trafic de cocaïne, c’est l’ouvrage idéal. On y apprend toute la filière, les plantations de coca, la transformation des feuilles en pâte-base puis en cocaïne, le transport, la distribution, le blanchiment des bénéfices et enfin la pratique à tous les étages de la corruption. Escobar a fait sien un principe très efficace pour corrompre, c’est « l’argent ou le plomb ». L’argent, il en dispose grâce à ses bénéfices considérables et pour le plomb il peut faire appel à une armée de « sicarios » qui tuent ou enlèvent aussi facilement que s’ils devaient livrer une pizza.

L’un des intérêts de cet ouvrage est d’avoir été écrit par un historien, spécialiste de la géopolitique sud-américaine. Il n’a pas eu besoin d’une écriture sensationnaliste pour décrire l’histoire extraordinaire du plus célèbre trafiquant de drogue et de son contexte. Le livre est ultra-documenté ce qui, par voie de conséquence, fait du lecteur au bout d’un peu moins de 400 pages, un érudit singulier du sujet.

Ce livre commence par une citation déconcertante d’Escobar issue d’une interview donnée à un journaliste du nom de German Castro Caceydo. Il lui dit qu’il est « un homme heureux », qu’il a toujours voulu être ce qu’il est : « un bandit ». Il le répétera un jour à un officier qui l’arrête sur la route et qui s’étonne qu’il n’ait pas de papiers sur lui. Escobar lui répondra benoîtement : « c’est normal, nous sommes des bandits ».

Derrière ses répliques qui peuvent porter à sourire, il y a néanmoins des hectolitres de sang liés à des milliers de meurtres que l’auteur évalue au bilan d’une guerre. Hommes politiques, journalistes, juges, avocats, la liste de ceux qui ont payé de leur vie le fait de s’être opposés d’une façon ou d’une autre à Escobar est impressionnante. Chaque meurtre a son prix suivant l’importance de la personne abattue.

Une anecdote livrée par le livre en dit beaucoup sur cet homme décrit comme timide (qu’en aurait-il été dans la cas contraire!), intelligent, rusé, avisé et sobre. Un autre narco-trafiquant, issu de la famille Ochoa, se fait enlever sa fille par le M19 (l’un des mouvements armés du pays) et charge Escobar de la récupérer. Au bout de 400 (!) victimes pour remonter jusqu’au responsable de la prise d’otage, ce qui nous permet de faire la connaissance de « Pinina » son meilleur tueur, il échoue à la retrouver et réfléchit car, entre autres choses, sa réputation de « patron » est en jeu. Il réalise alors que le mouvement est  livré en armes par Cuba et qu’elles transitent par le Panama. Jouant exclusivement sur son carnet d’adresses en Amérique centrale, il trouve ainsi la faille et la jeune fille (Martha) est libérée.

Photo: PHB/LSDP

Photo: PHB/LSDP

A noter que sa destinée fait qu’il croise un jour un trafiquant américain du nom de George Jung dont a été tiré le film « Blow » avec Johnny Depp et Pénélope Cruz dans les principaux rôles. Selon Thierry Noël, contacté par Les Soirées de Paris, « si le livre et le film sortis en 2001 constituent un témoignage des plus intéressants, il n’en est pas moins évident que pour des raisons commerciales que l’on peut comprendre, ils exagèrent le rôle joué par Jung au sein du Cartel de Medellín. Assurément, cela révèle aussi les frustrations de Jung que l’ouvrage comme le film ne cachent pas ». Et d’ajouter que « Jung (interprété par Johnny Depp donc) n’a pas été une personne importante pour Escobar qui ne s’est d’ailleurs pas préoccupé de son sort alors qu’il avait pour habitude de suivre méticuleusement les pas des hommes travaillant pour lui, (…) la relation entre Escobar et Jung n’a été que très ponctuelle et indirecte« .

Escobar dont la fortune devenue immense lui permet de s’acheter des avions de ligne, de faire construire des pistes d’atterrissage en pleine jungle, fait partie de ces gens qui ne savent pas s’arrêter à temps. Mais bandit il se revendique, bandit il restera. Il mène une lutte sans merci, notamment à coups de dynamite contre les autorités colombiennes qui veulent avoir sa peau en pratiquant également une politique de terreur. Il n’a pas son pareil pour échapper à ses poursuivants en prenant de la poudre… d’escampette. Cependant, inexorablement, l’étau se resserrera avant qu’il soit abattu.

C’est un livre qui ne vous lâchera pas. On est souvent sidéré, en dehors des crimes de sang, par le train de vie que le trafic de cocaïne offre à Escobar, lequel jouit d’un pouvoir tellement hors normes qu’il peut se faire « livrer » pour la nuit une jeune sportive aperçue lors d’un match à la télévision. Page après page nous voilà plongés dans un univers totalement en marge de nos vies ordinaires, guidés à la fois par un auteur érudit et Pablo Escobar soi-même.  Hace mucho calor!

PHB

Pablo Escobar, trafiquant de cocaïne. Thierry Noël. Editions Vendémiaire. Vingt-quatre euros.

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