Le Corbusier au croisement des arts

Détail du "Modulor". Photo: Valérie MaillardCinquante ans après sa mort, Le Corbusier et son œuvre nourrissent toujours les débats. Pour partie à cause de ses fréquentations dans les milieux d’extrême droite et ses idées fascistes, pour partie aussi parce qu’une fraction de son œuvre demeure hermétique au grand public. Il est toujours possible d’apprendre et de comprendre de cet architecte, alors même que chaque exposition qui le concerne fournit prétexte à force publications et ouvrages. En ce début d’été, le centre Georges Pompidou le met à l’honneur à travers une rétrospective réunissant environ 300 œuvres et documents. Plaçant le corps humain au centre de la production du Corbusier, le centre Pompidou a choisi de présenter l’architecte, l’urbaniste, le théoricien, le peintre et le sculpteur.

Le Corbusier a profondément changé l’architecture au XXème siècle et aussi notre façon d’habiter. En 1943, en créant le « Modulor », une unité de mesure à l’échelle du corps humain (un homme d’un mètre quatre-vingt-trois, et de deux mètres vingt-six le bras levé), l’architecte a placé l’homme au centre de ses projets d’habitat urbain. Pour lui, cette « mesure de l’homme » contribue à définir toutes les dimensions de l’architecture et de la composition spatiale. La grille qu’il met en place autour de ce corps « standard » se compose de carrés, de rectangles d’or, et s’appuie sur le processus d’accroissement naturel incarné par la suite mathématiques de Fibonacci (1).

"Le Modulor", découpe sur panneau peint, 1954. Le Corbusier. Photo: Valérie Maillard

« Le Modulor », découpe sur panneau peint, 1954. Le Corbusier. Photo: Valérie Maillard

Le Corbusier, qui a beaucoup voyagé et connu une carrière internationale, a été formé notamment en Allemagne auprès de psychophysiciens. Il a retenu de cet enseignement la théorie de l’esthétique scientifique, où tout peut être mesuré, y compris les sensations, les réactions cognitives ou la psychologie humaine. Cette notion de mesure a abondamment nourri son travail d’urbaniste et d’architecte, de designer de mobilier, et jusqu’à son œuvre picturale. Mais pas seulement : le Modulor va s’imposer comme un système normatif pour de nombreux architectes, même s’il a pu être considéré parfois comme une mesure purement abstraite, organisant l’architecture selon une rationalité toute géométrique.

Dans cet esprit résolument tourné vers l’homme, Le Corbusier va concevoir « l’unité d’habitation ». La première, et sans doute la plus connue de ces unités, est « la Cité radieuse », à Marseille, construite entre 1945 et 1952. Le bâtiment comprend 337 appartements (de 23 types différents) organisés autour de rues intérieures. Il est construit sur pilotis. Le toit terrasse est commun aux habitants et comporte une école maternelle, un gymnase, une piste d’athlétisme, un petit bassin pour enfants et un auditorium de plein air… Le Corbusier s’est appliqué à lui-même ce principe d’habitation en unité. Sur la fin de sa vie, il a conçu « Le Cabanon » construit sur un rocher de bord de mer, à Roquebrune-Cap-Martin (06). C’est là qu’il a continué de peindre et de travailler. Là aussi qu’il est mort.

"Unité d'habitation de Berlin", 1957-1958. Le Corbusier. Phhoto: Valérie Maillard

« Unité d’habitation de Berlin », 1957-1958. Le Corbusier. Phhoto: Valérie Maillard

Le plus étonnant dans cette exposition est certainement la découverte de la peinture du Corbusier, très ancrée dans son époque et qui éclaire ses expérimentations en architecture. Il a été le contemporain de Fernand Léger et de Jean-Amédée Ozenfant (dont vous verrez quelques unes de leurs œuvres) avec qui il a créé le mouvement puriste en peinture. La peinture du Corbusier n’a rien de novateur plastiquement, même si elle est parfois sensible, comme le sont ses peintures murales (« Peinture murale pour la maison de Jean Badovici » à Vezelay, fresque intérieure qu’accompagne une autre fresque extérieure de Fernand Léger).

Un an avant sa mort en 1918, Guillaume Apollinaire écrivait le texte d’une conférence-manifeste assez controversée, intitulée « L’Esprit nouveau et les poètes » (2). Il s’agissait d’un traité poétique tenant compte des bouleversements scientifiques que connaissait alors le début du XXème siècle. Le Corbusier a rendu hommage au poète dans le numéro 26 d’« Esprit nouveau, revue internationale d’esthétique » qu’il a fondé en 1919, et où intervenaient Louis Aragon, Adolf Loos, Jean Cocteau, Auguste Lumière…

A l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925, Le Corbusier synthétise ses réflexions sur l’habitat dans son pavillon de l’Esprit nouveau, prototype d’un projet d’immeuble-villas (habitat de lotissement vertical) qui restera un concept jamais vraiment réalisé. Fort heureusement, peut-on dire, Le Corbusier n’a pas vu construites toutes ses théories.

L’exposition du Centre Georges Pompidou est bien conçue, jamais lassante et accessible pour qui se donne la peine de lire les explications, d’écouter et de voir les documents audiovisuels, où Le Corbusier, très pédagogue, explique sa réflexion, sa démarche et jusqu’à ses outils.

Valérie Maillard

(1) Les deux premiers termes sont 0 et 1, le terme suivant est l’addition des deux termes le précédant : 0+1=1 ; 1+1=2 ;1+2=3 ; 2+3=5 etc.

(2) Prononcée le 26 novembre 1917 au théâtre du Vieux-Colombier à Paris.

Le Corbusier, mesures de l’homme », Galerie 2, Centre Georges Pompidou, Paris. Jusqu’au 3 août.

"Peinture murale pour la maison de Jean Badovici", à Vezelay, 1935-1936. Le Corbusier. Photo: Valérie Maillard

« Peinture murale pour la maison de Jean Badovici », à Vezelay, 1935-1936. Le Corbusier. Photo: Valérie Maillard

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2 réponses à Le Corbusier au croisement des arts

  1. Colette BLAISE dit :

    INTERESSANT D APPRENDRE QUE LE CORBUSIER APPARTENAIT A L EXTREME DROITE.

    SON OEUVRE NE LE LAISSE PAS DEVINER ?

  2. Ping : L’agenda choisi des vacances | Les Soirées de Paris

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